
Le Prince de Machiavel et les leçons pour les dissidents
Source: erkenbrand.net
De quoi parle le livre ?
L'essentiel de cet ouvrage peut être résumé afin d'en faire un guide pour acquérir et conserver le pouvoir, vu du point de vue d'un prince. La meilleure façon pour un prince d'y parvenir dépend cependant de toutes sortes de circonstances liées à lui-même, à sa principauté, à ses sujets, etc. Ces différents éléments peuvent être grossièrement répartis en quatre catégories:
1 : Le caractère du souverain en question.
Quelle est l'origine du souverain ? S'agit-il d'un prince de naissance ou a-t-il accédé au pouvoir autrement ? Quel est son caractère ? Est-il généreux ou avare ? Est-il un combattant pour la justice ou un tyran cruel ? Tout cela a son importance, car l'image perçue du prince influencera l'attitude de ses ennemis, de ses alliés et de ses sujets.
2 : Comment le souverain a acquis son pouvoir.
Quels sont les processus qui ont mené le prince au pouvoir ? S'il n'est pas un prince de naissance, plusieurs voies sont possibles pour parvenir à la tête d'un État, chacune avec ses propres variables, comme la nature du soutien dont il a bénéficié lors de son ascension, ou la situation de la principauté avant son règne. La manière dont le pouvoir est acquis est également cruciale: l'a-t-il obtenu grâce à des exploits héroïques au combat ou de façon rusée en éliminant tous ses rivaux ? Combien de son succès est dû à sa propre compétence et quelle fut la part de la fortune ? Les réponses à ces questions influencent sa période de règne, en particulier au début, lorsque sa position doit encore être consolidée.

3 : À quel type de principauté appartient l'État.
L'auteur décrit divers types de principautés sur lesquelles un prince peut régner, et leur importance réside dans le fait que ces variantes présentent de grandes différences. Chacune nécessite une politique spécifique et pose ses propres défis, lesquels varient considérablement selon les cas. Il va de soi qu'un prince héréditaire héritant d'une principauté dont la famille est aimée des sujets (le fameux « prince de naissance ») aura la tâche plus aisée qu'un nouveau prince à la tête d'un État tout juste conquis. Cela est d'autant plus vrai si ce nouvel État est composé de territoires récemment annexés, peuplé de groupes parlant différentes langues, ayant des lois et coutumes diverses, et parfois habitués à l'autogestion.
Un autre élément important à prendre en compte est la position géographique et sociopolitique de la principauté en question. Des puissances concurrentes convoitent-elles ce territoire ou est-il sans intérêt stratégique ? D'autres facteurs encore déterminent le degré potentiel (d'in)stabilité d'une principauté.
4 : Quel type de population (sujets et noblesse) vit dans la principauté.
Les catégories précédentes en disent long sur la situation d'un État, mais l'analyse est incomplète sans la quatrième: le facteur organique. Le type de population auquel un prince doit faire face se compose de deux groupes: la noblesse et la masse populaire. La noblesse est une force à surveiller, car elle peut conspirer contre le souverain - entre elle ou avec des éléments extérieurs; elle peut aussi tenter de gagner la faveur du peuple au détriment du prince, compromettant ainsi la stabilité du régime. Surtout en période de troubles, il faut être vigilant. Les opportunistes parmi les nobles représentent le plus grand danger et doivent être surveillés de près. La masse, quant à elle, constitue toujours la majorité et forme la structure organique de l'État. Ce groupe est assez flexible, et tant que l'on respecte son honneur, les femmes et la propriété, il est disposé à tolérer beaucoup.
Cependant, si un prince néglige ses devoirs envers le peuple et suscite une haine réelle, la situation change radicalement. Le soutien populaire est généralement une bonne protection contre les attentats fomentés par les rivaux, car les auteurs d'un complot redoutent la colère du peuple. Si ce dernier devient hostile au prince, une tentative de coup d'État pourrait avoir lieu sans grandes conséquences.

Ce qui précède offre un très bref aperçu des 26 points majeurs abordés dans l'ouvrage. Pour étayer ses analyses théoriques, Machiavel use abondamment d'exemples contemporains ou historiques, mettant en lumière les erreurs et les bonnes tactiques de figures historiques dans le contexte de conquêtes, de révoltes, de guerres, etc.
Quel est le point de vue adopté et quels sont les motifs ?
Le livre est écrit du point de vue d'un diplomate ayant vécu la majeure partie de sa vie dans la Florence des XVe et XVIe siècles, là où il est né et a grandi. L'auteur évoluait socialement dans les milieux de la haute société italienne, et le fait qu'il ait vécu au cœur de la Renaissance lui a permis d'observer de près les évolutions politiques et sociales de cette époque agitée. Le fait qu'il ait travaillé toute sa vie sur cet ouvrage montre qu'il y a intégré quasiment toute son expérience, ce qui lui donne une assise pragmatique solide.
Ce contexte se reflète clairement dans le style de l'ouvrage, que l'on peut qualifier de pragmatique: Machiavel ne se laisse pas détourner par des considérations morales. Il explique lui-même ce choix en affirmant que de nombreux princes se préoccupent trop de «ce que les choses devraient être» et pas assez de «ce qu'elles sont réellement». Ce style a conféré à l'ouvrage une valeur intemporelle, car la nature humaine évolue bien plus lentement que l'environnement social.
La question du véritable motif de l'auteur semble avoir deux réponses. À la lecture du texte, il apparaît qu'il y a un motif pratique direct et un motif idéologique plus indirect. Le premier est évident dans le style du livre: il a été écrit pour informer les princes de son temps, et ceux du futur, des situations auxquelles ils pourraient être confrontés au cours de leur règne, et leur apprendre à éviter les erreurs des souverains du passé afin de rendre leurs États plus stables. C'est donc réellement un «manuel du pouvoir».
L'autre motif n'apparaît que dans la dernière partie du livre. Il s'agit de restaurer la gloire de l'Empire romain, un but qui ne peut être atteint que si la stabilité est assurée. L'auteur se lamente souvent sur l'échec des souverains de son époque. S'ils suivaient ses conseils, ils pourraient viser des objectifs plus élevés que leur simple survie.

Quels sont les points les plus marquants/intéressants ?
Un des aspects les plus frappants de ce livre est que la majeure partie de son contenu ne semble pas reposer sur des techniques de manipulation sophistiquées. Au contraire, tout paraît assez évident. Mais il est important de retenir que Machiavel fut le premier à réunir toutes ces perspectives logiques éparses en un texte concis. Il ressort aussi du livre que de nombreux souverains du passé connaissaient certains de ces éléments, mais par manque de compétence, ils échouaient souvent - et dans le domaine politique ou militaire, l'échec signifie généralement la fin. La synthèse de ces connaissances permet en théorie d'éviter bon nombre de ces erreurs, et de se concentrer sur des objectifs plus élevés, comme la restauration de la grandeur de Rome.
Un autre aspect intéressant du livre concerne la vision de l'auteur sur la masse et la société. On a déjà mentionné son point de vue très pragmatique, qui se retrouve aussi dans ce domaine. L'auteur décrit l'individu moyen comme « ingrat, imprévisible, faux, lâche et avide », prêt à être loyal envers son prince tant que tout va bien, mais se retournant sans scrupule contre lui dès que la situation l'exige. Il énonce ainsi les jugements les plus négatifs sur l'homme moyen, montrant que la masse n'est en rien sincèrement intéressée par la politique ou des visions supérieures, mais veut simplement vivre sa vie.
Si ce constat est controversé dans le monde post-Lumières, il n'en demeure pas moins vrai en pratique aujourd'hui qu'à l'époque de Machiavel. L'ego du citoyen ordinaire peut être flatté par des termes sacralisés comme "démocratie", "libre choix" et "individualisme"; dans les faits, ils restent manipulés et déplacés comme des sacs de sable métaphoriques, grâce à la manipulation mentale et aux illusions. La grande différence avec l'époque de Machiavel est qu'aujourd'hui, on en sait beaucoup plus sur les possibilités de manipuler l'esprit humain et que les techniques sont devenues bien plus sophistiquées (pensez à la propagande moderne de Bernays combinée à la télévision).
Un autre point notable du livre est sa vision sur les mercenaires face à la vertu de fidélité. Même si ces concepts sont aujourd'hui un peu datés (quoique présents dans certains conflits modernes), leur version abstraite - la qualité contre la quantité - est plus pertinente que jamais. Le monde postmoderne est régi par une mentalité quantitative qui dégrade tout, mais cela fait que la moindre expression de qualité ressort d'autant plus.

Quelle est la pertinence du livre pour le monde actuel ?
Même si le contexte historique d'origine et nombre de ses caractéristiques - par exemple la structure géopolitique de petits États rivaux - ne sont plus d'actualité, beaucoup des stratégies décrites le sont encore. Le monde change, la situation sociopolitique aussi, mais la nature humaine reste presque immuable, quoi qu'en disent les philosophes à la mode. Machiavel écrit déjà qu'à son époque, l'opinion de l'armée comptait moins qu'à l'époque romaine, tandis que l'opinion de la masse devenait plus importante. Il ne s'agit pas de dire que chaque individu compte, mais que la perception collective du régime compte, par exemple parce qu'elle retire l'immunité du prince contre les attentats lorsque la haine populaire est profonde.
Aujourd'hui, la situation est encore plus complexe. L'avis général de la population reste déterminant, mais les techniques de manipulation de masse sont bien plus avancées qu'à l'époque de Machiavel. L'opinion publique est formulée par une élite d'oligarques internationaux qui financent les propagandistes, lesquels transmettent ensuite ces opinions à la masse par le biais des médias.
Cette construction, qui sert effectivement de « ministère de la Vérité », peut aussi être utilisée comme arme pour ruiner des personae non gratae. Mais aujourd'hui, contrairement à l'époque de Machiavel, les véritables dirigeants peuvent facilement rester dans l'ombre grâce à l'illusion de la démocratie. La masse peut se défouler en « votant » pour renvoyer quelques dirigeants de façade lors de périodes troubles, ce qui permet de maintenir la confiance dans le système. Cette illusion de choix est la principale carte des dirigeants contemporains pour se maintenir au pouvoir - et c'est pour cela qu'elle est devenue sacrée. Le consentement des sujets reste donc essentiel, même si sa forme a changé : il ne concerne plus les véritables dirigeants (dont l'existence et le pouvoir sont souvent ignorés), mais le système qui les maintient en place. Tant que la confiance dans ce système illusoire existe, les dirigeants restent souverains.

Il existe un autre concept machiavélien qui a partiellement été neutralisé par ce système: la malédiction et la grâce de Fortuna. Cette déesse a toujours joué un rôle dans l'histoire mondiale, car un prince ne peut jamais tout prévoir. Des circonstances imprévues existeront toujours. Fortuna a ruiné beaucoup de dirigeants en se retournant contre eux, tout en en gratifiant d'autres. Même si elle reste présente comme angle mort ou cadeau surprise, ses effets sont aujourd'hui plus facilement contrôlables. Souvent, on peut intercepter ses sabotages avant qu'ils n'atteignent la masse, et dans d'autres cas, manipuler l'opinion pour en imputer la faute à un autre (souvent un ennemi du système).
On pourrait croire que les principes machiavéliens sont dépassés dans le monde moderne. Il n'en est rien. Les élites internationales utilisent toujours les conseils de Machiavel dans leurs luttes internes, souvent sous forme de guerres, comme le montre le conflit Russie/Ukraine. Les nouvelles techniques de propagande permettent simplement de masquer les véritables motifs sous un écran de fumée et d'illusions.
Il faut aussi rappeler que l'essence du machiavélisme décrit une mentalité préexistante à Machiavel. Cette mentalité, une volonté de puissance indifférente à tout principe ou responsabilité, existe chez chaque individu. Elle est universelle et fut la première fois clairement formulée par Machiavel dans le pragmatisme froid de sa philosophie. Même si la complexité du système moderne dissimule beaucoup, il est difficile de nier que la réalité de l'ère mercantile moderne est fondamentalement machiavélienne. Dans un système sans principes supérieurs, seul un pragmatisme froid et utilitaire domine. Cette mentalité a investi toutes les strates du système, notamment dans le monde des affaires. La concurrence entre entreprises (souvent des luttes de cartel contre les petits) en est un exemple et il est très machiavélien. Même à l'intérieur des entreprises, tous les coups sont permis (ou tous les chapitres du livre sont appliqués) pour gravir les échelons.
Il en va de même au sein des partis politiques (qui sont aussi, en fait, des entreprises), qui se révèlent souvent être des champs de bataille de type machiavélien. Un coup d'œil sur n'importe quel réseau social montre que la masse n'a pas échappé à la danse et, grâce à une atomisation systématique, s'est retrouvée plongée dans une lutte machiavélienne de « vertu » de tous contre tous.

Quelles leçons les dissidents d'aujourd'hui peuvent-ils en tirer ?
Toutes les leçons du livre décrivent une volonté froide de puissance: il ne s'agit pas d'une question morale de bien ou de mal, mais d'un outil amoral que chacun peut utiliser. Le machiavélisme est souvent perçu négativement, mais dans ce cas la théorie est déjà teintée par l'image pratique d'un individu nuisant à autrui pour s'enrichir. Ce machiavélisme purement individuel, tel que décrit plus haut, est effectivement destructeur pour la construction d'une communauté et d'une société. Mais si le machiavélisme est compris comme un fait neutre de l'existence, il peut servir à bien plus que l'enrichissement individuel. Il faut alors considérer les motivations originales de Machiavel lui-même, qui indique que la compréhension de ses théories procure un avantage dans le jeu et permet d'obtenir plus de stabilité pour viser de plus grands objectifs. L'importance de la stabilité pour le développement est une loi éternelle.
Même si les théories de Machiavel sont aujourd'hui bien connues dans les sphères élevées (on peut supposer que tout le monde dans certains milieux a lu ce livre), ceux qui sont en dehors de ces cercles peuvent toujours y trouver un avantage en se familiarisant avec les règles du jeu et en reconnaissant certaines situations plus rapidement. Cet avantage se manifestera surtout dans la défense de son cercle, car il encourage la fidélité et permet de repérer plus facilement les opportunistes machiavéliques qui sont déstabilisateurs.

Quelle leçon les dissidents peuvent-ils tirer de cet ouvrage ?
Une leçon essentielle pour les dissidents: la préférence claire de Machiavel pour se concentrer sur «ce qui est» plutôt que sur «ce qui devrait être». L'importance de cela ne doit pas être sous-estimée, car l'histoire est un processus organique qui, bien que cyclique, ne se répète jamais exactement. Si un certain idéalisme est absolument nécessaire, et si l'on peut (et doit !) apprendre du passé, il faut aussi se méfier de l'ombre sombre de la nostalgie. La nostalgie d'un monde idyllique qui n'a jamais existé n'est pas seulement illusoire, elle démoralise aussi. Au lieu de fermer les yeux sur la réalité actuelle, il faut regarder les cartes qui nous ont été distribuées, car c'est avec celles-ci que la partie se joue aujourd'hui.