23/08/2026 ssofidelis.substack.com  9min #324192

La révolution ne se fera pas à coups de hashtags

Par Karim pour  BettBeat Media, le 22 août 2026

L'hallucination numérique de la résistance à l'ère du génocide diffusé en direct.

Gil Scott-Heron nous disait déjà en 1970 que la révolution ne serait pas télévisée. Il avait compris que la télévision n'est pas un vecteur neutre de vérité, mais un mécanisme de contrôle, une sorte de narcotique qui transforme les citoyens en spectateurs et la vie politique en divertissement. Mais Scott-Heron n'aurait pas pu prévoir le piège encore plus parfait qui nous attendait : un système où les spectateurs se prennent pour des acteurs, où les opprimés confondent l'expression de leur angoisse avec l'exercice de leur pouvoir, et où être témoin d'un génocide s'intègre sans problème dans ce même fil d'actualité qui vous vend des baskets et des trucs et astuces pour les rencontres amoureuses. La révolution ne sera pas télévisée. Elle ne sera pas non plus tweetée, partagée, hashtagguée ou publiée. Votre fil d'actualité est le lieu où les révolutions vont mourir.

Depuis trois ans, la population de Gaza est exterminée au cours de ce que les chercheurs, les organisations de défense des droits de l'homme et la Cour internationale de justice elle-même qualifient de génocide (très) plausible. Les images sont partout. Des enfants sans vie sortis grisâtres des décombres. Des hôpitaux bombardés jusqu'à n'être que des cratères. Des générations entières rayées des registres d'état civil. Le viol, la torture et la famine utilisés comme armes de guerre contre une population innocente et piégée. Et nous avons tout vu. Nous l'avons vu en haute définition, en temps réel, sur nos téléphones en attendant notre café. Nous l'avons partagé. Nous l'avons commenté. Nous y avons ajouté nos emojis de cœurs brisés, nos légendes "plus jamais ça", nos drapeaux dans nos biographies.

Et tout ça n'a servi à rien. Les bombes n'ont pas cessé de tomber. Le siège n'a pas pris fin. Les massacres se sont propagés au Liban, en Cisjordanie, et vers d'autres territoires encore. Trois ans d'atrocités parmi les plus documentées de l'histoire de l'humanité, et cette documentation n'aura sauvé personne.

La visibilité, ce n'est pas le pouvoir. La prise de conscience, ce n'est pas l'action

C'est la grande révélation de notre époque, et nous refusons de l'affronter : la visibilité n'est pas le pouvoir. La prise de conscience n'est pas l'action. Toute cette architecture des réseaux sociaux repose sur le postulat que s'exprimer équivaut à participer, que partager équivaut à être solidaire, que l'expression d'une indignation morale est moralement équivalente à la résistance. C'est un mensonge. C'est peut-être le mensonge le plus efficace jamais proféré à une population qui se croit libre.

Le génocide vous met en colère ? Publiez un message. Appréciez la petite gratification neurochimique que procurent les "j'aime" et les partages

Les plateformes numériques privées sur lesquelles nous menons notre soi-disant activisme ne sont pas des places publiques. Ce ne sont que des machines privées conçues pour capter l'attention humaine, la vendre aux annonceurs et gérer de façon algorithmique les limites du discours recevable. Non seulement elles ne parviennent pas à amplifier la dissidence, mais elles la contiennent activement. Votre publication sur Gaza est "shadow-bannée", sa portée est restreinte, elle n'est montrée qu'à ceux qui sont déjà d'accord avec vous. Vous ne vous adressez pas au reste du monde. Vous murmurez dans une pièce hermétique conçue pour donner l'impression d'être un stade. L'algorithme veille à ce que vous ne prêchiez qu'aux convertis. Et il s'assure que vous confondiez les applaudissements de ces convertis avec les signes d'un changement.

Vous n'y croyez pas ? Allez sur YouTube. Vous y verrez des chaînes gigantesques comptant des millions d'abonnés dont vous n'avez jamais entendu parler : des univers entiers de contenu qui prospèrent dans des recoins de la plateforme qui ne vous ont jamais été présentés. L'algorithme a choisi de ne pas vous les faire découvrir.

Regardez maintenant les canaux qui traitent de la Palestine, du génocide ou du commerce des armes, qui survivent tant bien que mal avec quelques dizaines de milliers d'abonnés, parfois des centaines de milliers s'ils ont de la chance, perpétuellement démonétisés et censurés. L'infrastructure de diffusion n'est pas défaillante. Elle fonctionne précisément comme prévu. Votre monde vous semble immense.

Mais ce n'est qu'une cage.

L'activisme sans risque

Chris Hedges a écrit un jour que la classe libérale, en capitulant face au pouvoir des entreprises, a abandonné son rôle de conscience de la nation. Ce à quoi nous assistons aujourd'hui est encore plus dégradant : la conscience elle-même a été prise en otage, commercialisée et réduite à l'inertie. La figure de proue libérale, l'influenceur progressiste, la personnalité de gauche suivie par un public : ces personnages incarnent l'esthétique de la dissidence sans en payer le prix. Ils organisent des flux d'indignation vertueuse.

Ils ont développé leur image de marque sur la souffrance d'autrui.

C'est précisément de cela que l'un de nos contacts palestiniens les plus crédibles a accusé Norman Finkelstein : un homme qui a un jour déclaré publiquement avoir tourné le dos à la Palestine pour refaire surface des années plus tard en tant que voix critique de premier plan, alors que le génocide a rendu la cause impossible à ignorer. Par respect pour sa vie privée, je ne nommerai pas ce contact, mais son argument tient la route : lorsque le militantisme fait carrière, peut-on accuser le militant de tirer profit de la souffrance ?

Le génocide est un contenu. La résistance est un style. Et jamais cela n'exige de ces personnages qu'ils risquent quoi que ce soit : leur confort, leur sécurité, leur statut social, leur emploi, ni même leur après-midi.

L'écran est un piège. Il capte votre attention et vous procure le sentiment d'agir tout en veillant à ce que vous restiez seul, atomisé et inoffensif.

Pendant ce temps, la monstruosité de la mort opère sans entrave. Les États-Unis continuent de fournir les bombes. Les gouvernements européens continuent de fournir une couverture diplomatique, des contrats d'armement et une légitimité idéologique à un projet colonialiste de peuplement qui a totalement renoncé à tout semblant de retenue. Et les pays des BRICS, à l'exception de l'Iran, poursuivent leurs échanges commerciaux avec ce pays. Les rafles de l'ICE s'intensifient dans les villes américaines, torturant et abusant sexuellement des mineurs dans les centres de détention, brisant des familles lors d'opérations menées à l'aube. Une tactique qui fait écho aux pires régimes autoritaires de l'histoire. Et quelle est la réaction ? Une publication.

Un partage. Une story qui disparaît au bout de vingt-quatre heures. Nous avons perfectionné l'art de ressentir sans agir, de savoir sans faire, d'être témoin sans intervenir.

La soupape de sécurité : les réseaux sociaux comme doudou psychologique

La fonction la plus insidieuse de l'activisme sur les réseaux sociaux n'est pas son incapacité à produire le changement. C'est son aptitude à procurer le ressenti psychologique d'avoir fait bouger les choses. C'est là son véritable objectif au sein du système. C'est une soupape de décompression. Elle permet à la rage et au chagrin qui pourraient autrement déboucher sur une action collective ingérable de se dissiper sans danger dans le vide numérique.

Le génocide vous met en colère ? Publiez un message. Appréciez la petite gratification neurochimique que procurent les "j'aime" et les partages. Vivez ce sentiment éphémère de communion avec ceux qui ont aussi publié des messages. Puis (et c'est là l'essentiel), reprenez le cours de votre journée. Allez travailler. Payez vos impôts dont une partie finance les munitions mêmes que vous venez de dénoncer. Le système reste intact. Votre conscience a été apaisée sans que le pouvoir n'ait rien à y perdre.

L'erreur est de croire que "ne jamais cesser de parler" revient à ne jamais cesser de se battre. Ce n'est pas le cas, et ça ne l'a jamais été.

Le mouvement des droits civiques n'a pas triomphé grâce à des campagnes de sensibilisation. Le régime de l'apartheid en Afrique du Sud n'est pas tombé parce que les gens ont partagé du contenu infographique. La guerre de libération algérienne ne s'est pas terminée parce que les Français ont exprimé leur tristesse face aux massacres. Ces luttes ont nécessité la présence de gens dans la rue, des perturbations économiques durables, des sacrifices personnels, des conséquences juridiques, ainsi que d'être prêt à être frappé, emprisonné, licencié et mis au ban de la société. Elles exigent que les gens matérialisent leur opposition - qu'elle coûte quelque chose au système. Un partage ne coûte rien. Un "j'aime" ne coûte rien. Et le pouvoir ne réagit pas à ce qui ne coûte rien.

#Révolution

La révolution ne se fait pas à coups de hashtags, elle ne sera pas non plus virale. Elle ne fera pas partie des tendances. Elle ne sera pas optimisée pour susciter l'engagement. Elle ne s'accompagnera pas de boutons de partage ni de rubriques de commentaires. Elle ne tiendra pas dans un tweet, une vidéo Reel ou une publication en carrousel. Elle sera dérangeante, impopulaire et invisible pour l'algorithme. Elle exigera des efforts qui ne peuvent être accomplis depuis un écran : le risque physique, le sacrifice du confort, la disparition de cette image de soi soigneusement construite. Elle exigera de nous que nous soyons moins intéressants en ligne et plus efficaces dans le monde réel.

Chaque minute passée à rédiger la publication parfaite sur une atrocité est une minute gâchée qui aurait pu être consacrée à organiser un syndicat de locataires, à bloquer une livraison d'armes, à confronter un politicien en personne, ou à créer des institutions parallèles capables de soutenir la résistance sur plusieurs années, et pas seulement le temps d'un cycle d'actualité. Chaque heure passée à débattre avec des inconnus dans les rubriques de commentaires est une heure non dédiée à la présence physique avec des militants, à établir la confiance et développer la discipline dont les véritables mouvements ont besoin. L'écran est un piège. Il capte votre attention et vous procure le sentiment d'agir tout en veillant à ce que vous restiez seul, atomisé et inoffensif. Personne n'y échappe. Moi non plus.

Ceux qui détiennent le pouvoir le savent parfaitement. Ils n'ont pas peur de vos publications. Ils ont peur de ce que vous pourriez faire si vous cessiez de publier et commenciez à agir. Ils ont peur des grèves générales, du blocus des ports, de la désobéissance civile qui perturbe les flux commerciaux et la machine de guerre. Ils ont peur d'une action collective organisée, disciplinée et soutenue qui leur impose des coûts qu'ils ne pourront ignorer. Ils n'ont pas peur des hashtags. Ils n'ont jamais eu peur des hashtags.

Le peuple de Gaza ne peut pas être sauvé qu'avec une prise de conscience. Il a besoin que nous fassions en sorte que sa souffrance devienne politiquement et économiquement insupportable pour ceux qui la permettent. Il a besoin que nous agissions de manière concrète, et pas seulement pour faire bonne figure. Et chaque fois que nous substituons l'apparence à l'action, nous devenons complices de l'atrocité même que nous prétendons combattre.

Posez vos téléphones. La révolution se fera sans hashtag.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com