
Par Alastair Crooke - Le 20 août 2026 - Conflicts Forum
Le protocole d'entente de 60 jours est expiré. Le cadre des conditions préalables iraniennes à tout début de négociations persiste néanmoins dans un état comateux.
Au lieu de l'accord avec l'Iran sans cesse vanté, le tableau est presque complètement à l'opposé de ce que le président Trump a cherché à créer lorsqu'il a adopté le cadre du protocole d'entente (bien qu'on ne saura jamais s'il avait vraiment l'intention de poursuivre jusqu'à trouver un véritable accord, ou si ce cadre n'était simplement qu'un dispositif que Trump cherchait à exploiter pour exercer une pression hégémonique américaine totale sur l'Iran afin de le contraindre à ouvrir Hormuz aux conditions américaines.)
Mais les pourparlers n'ont pas eu lieu. Il n'y a aucune négociation en cours. Le détroit d'Hormuz reste au centre du conflit et effectivement fermé. Pendant ce temps, la possibilité d'une escalade est devenue beaucoup plus proche - on pourrait dire presque inévitable - car l'Iran a indiqué son intention d'escalader de manière proactive contre des cibles américaines et des pays du Golfe, à moins que Trump ne respecte au cours des 3-4 prochaines semaines les conditions préalables iraniennes bien connues.
Une des premières conditions préalables iraniennes n'est plus implicite, mais explicite : les Iraniens ont précisé que l'arène palestinienne devait être couverte par la condition préalable "cessez-le-feu pour tous ou cessez-le-feu pour personne". Bien sûr, Israël ne respectera pas cette condition. Ils intensifient violemment un véritable accaparement de terres contre les camps de réfugiés palestiniens et les villages de Cisjordanie.
De toute évidence, il est peu probable que les conditions préalables de l'Iran soient acceptées par Trump. Car, combinées, elles représentent une demande indubitable de l'Iran pour le démantèlement en bloc de l'infrastructure militaire américaine entourant l'Iran ; en fait une capitulation américaine au Moyen-Orient.
Trump, plus que tout, déteste être considéré comme un "perdant".
Pire, du point de vue de Trump, sa guerre contre l'Iran, loin de faire du Moyen-Orient une mer de tranquillité et de paix "après mille ans de conflit", comme il le prétendait, sa guerre contre l'Iran a précisément enflammé les nombreuses tensions sous-jacentes dans la région, la mettant en feu. La région est aujourd'hui une poudrière, plutôt qu'un exemple de coexistence pacifique. Même ses anciens alliés se sont retournés contre lui.
Le feu de brousse le plus grave est celui de l'arène palestinienne. Des élections primaires ont été organisées par le Likoud. Et des élections générales doivent avoir lieu en Israël le 27 octobre. Mais déjà, il est clair que des éléments de la droite politique en Israël envisagent de mettre le feu à la Cisjordanie afin d'assurer leur victoire électorale ; ou du moins d'éliminer la possibilité qu'un autre gouvernement puisse être formé. Une provocation centrée sur la mosquée Al-Aqsa a été évoquée par des politiciens israéliens.
L'arène palestinienne, bien sûr, reste le combustible qui peut enflammer la région. Comme le souligne Ben Caspit :
"Le plan des fanatiques c'est créer le chaos, provoquer une guerre biblique de Gog et Magog, à la fin de laquelle il sera possible de réaliser le"plan de décision"de Smotrich et d'expulser les Palestiniens La fin de ce plan sera la fin de ceux qui rêvent d'une Riviera à Gaza et de foules de Gazaouis partant en bus pour une"immigration volontaire". Cela n'arrivera pas. Ce qui va se passer, ce sont des effusions de sang en quantités industrielles et un danger plus grand, plus réel et menaçant que tout ce que nous avons rencontré jusqu'à présent".
Un Trump en colère et frustré a convoqué une réunion d'équipe, samedi dernier, à Camp David pour examiner les prochaines étapes à la suite de l'expiration de la période de désescalade du protocole d'entente de 60 jours.
Un reportage crédible de Marjory Taylor Green déclare catégoriquement que Trump a de nouveau exprimé une grande frustration de ne pas avoir atteint son objectif en Iran qui était de forcer ce pays à se rendre, à capituler.
Trump est perplexe et en colère que l'Iran s'avère si difficile à amener à la capitulation, alors il envisage d'autres moyens de parvenir à sa reddition. Et ainsi, nous lisons que Marjorie Taylor Greene a divulgué que Trump avait de nouveau discuté de la possibilité d'utiliser des armes nucléaires tactiques, non stratégiques, contre l'Iran.
Ce n'est pas la première fois que Trump évoque une telle possibilité. Il aurait soulevé la question à deux reprises, la première en avril, lors du conflit avec l'Iran. La préoccupation de Trump pour cette question a cependant des racines plus anciennes. Apparemment, c'était au cœur de son différend avec Rex Tillerson et James Mattis.
Tillerman, à l'époque, était secrétaire d'État et Mattis était secrétaire à la Défense. Pendant son 1er mandat, Trump soutenait déjà que les États-Unis devraient pouvoir utiliser plus librement les armes nucléaires tactiques. "Pourquoi pas ?", demandait-il. Pourquoi devrions-nous [les États-Unis] se retenir ou s'interdire de les utiliser, demandait Trump. Et la réponse revenait toujours de Tillerson, et de Mattis aussi, que les armes nucléaires n'étaient faites que pour la dissuasion stratégique. Elles ne devaient pas être déployées bon gré mal gré, comme alternative à d'autres formes de munitions.
Trump ne fut apparemment pas satisfait de cette réponse. Alors nous revenons maintenant au même argument, car non seulement Trump l'a soulevé à nouveau lors de la réunion de la semaine dernière (c'est probablement la troisième fois qu'il le suggère dans le contexte du conflit iranien) - mais la question revient dans un nouveau contexte.
Elbridge Colby, sous-Secrétaire au Pentagone, responsable de la politique de défense, et qui a joué un rôle important dans la rédaction de la "Déclaration sur la sécurité nationale", plaide apparemment pour que les armes nucléaires tactiques soient reclassées comme "armes tactiques", et ne soient plus confinées au simple rôle de dissuasion stratégique. Colby soutient que l'échec des États-Unis dans le domaine militaire conventionnel (c'est-à-dire en Iran) pourrait justifier l'utilisation d'armes nucléaires tactiques ; pour compenser la perte de la dissuasion conventionnelle américaine.
Un débat qui n'a finalement pas été tranché.
C'est dans ce contexte que Netanyahu a menti sur l'imminence d'une menace nucléaire de l'Iran pour laquelle il n'y a aucune preuve ; il n'y a pas non plus de preuves solides que l'Iran prépare une arme, affirme le Renseignement militaire israélien. Netanyahu n'a produit aucune preuve à l'appui de cette affaire lors des discussions sur l'attaque du 28 février contre l'Iran, estime un collectif de journalistes israéliens.
AMAN, le bras du renseignement militaire israélien, a fourni au cabinet israélien une opinion complètement contradictoire. Il y a eu un certain nombre d'enquêtes menées par de très hauts journalistes et ils sont tous d'accord pour dire que les renseignements militaires indiquaient qu'il n'y avait aucune preuve que l'Iran s'orientait vers l'arme nucléaire, aucun renseignement indiquant qu'ils avaient l'intention de le faire, et aucun renseignement suggérant que quelque chose se passait sur le terrain qui pourrait indiquer un mouvement vers le démarrage d'un programme d'armement.
En bref, il n'y a aucune preuve qui soutiendrait une attaque nucléaire tactique préventive des États-Unis "pour empêcher l'Iran d'avoir une bombe". Il serait faux de suggérer le contraire... ombres de la guerre en Irak.
Voilà pour le contexte des discussions sur la possibilité que les États-Unis larguent un engin nucléaire sur l'Iran. Cela reste une possibilité, mais plusieurs voix dans le cercle Trump s'y opposent catégoriquement, estimant que son utilisation constituerait un grave crime de guerre.
Donc, pour l'instant, la stratégie de Trump s'est tournée vers les possibilités de vaincre l'Iran par des moyens économiques. Le secrétaire américain au Trésor, Bessent, insiste sur le fait que la situation économique de l'Iran est catastrophique et que (paraphrasé) il va imposer "la mère et le père" de toutes les sanctions contre l'Iran.
Dans quelle mesure cette stratégie est-elle réalisable ? L'Iran est-il dans une situation aussi désespérée que le suggère Bessent, ou pas ? Si vous deviez considérer la Bourse de Téhéran comme un bon "son de cloche" pour l'économie iranienne, alors depuis mai, elle a augmenté de 58,7%. Il y a une forte inflation en Iran, c'est vrai. Mais le taux d'augmentation de l'inflation est passé de 7,2% en juin à 3,2% aujourd'hui. La perte de valeur du rial iranien, bien qu'elle se poursuive, se produit à un rythme beaucoup plus lent.
L'Iran exportait 140 millions de barils de pétrole en mer au début du conflit, ce qui lui rapportait des ressources d'environ 1 milliard de dollars. En février, entre le 23 février et le 13 avril, Beesent a temporairement levé les sanctions pétrolières. Au cours de cette période de 66 jours, l'Iran a également vendu environ 80 millions de barils de pétrole.
Alors oui, les volumes d'exportation de pétrole de l'Iran sont en baisse, mais le prix auquel ils sont vendus est plus élevé.
Cela ne veut pas dire que la situation économique en Iran est rose mais, en réponse aux affirmations de Bessent, il n'a aucune preuve à ce jour pour les étayer et on observe pas de troubles publics dus à la situation économique.
Les États-Unis peuvent tenter de bloquer les couloirs maritimes, mais les couloirs terrestres reliant l'Iran au Pakistan et la mer Caspienne à la Russie fonctionnent toujours.
L'économie iranienne est peut-être plus résiliente que ne le suppose Bessent. Alors quel est son plan ? Il ne le dit pas. Mais les moyens les plus évidents seraient d'imposer des sanctions aux raffineurs chinois qui, traditionnellement, achètent le pétrole iranien en grande quantité. Et éventuellement de sanctionner les banques chinoises qui financent de tels échanges. Cela semble être un premier recours possible. Le deuxième recours pourrait être d'exproprier les actifs cryptographiques et numériques de l'Iran, dans la mesure du possible. Et de demander aux alliés de saisir tous les avoirs iraniens sous leur juridiction.
Pris ensemble, cela peut sembler très impressionnant et menaçant pour l'Iran. Mais les circonstances d'aujourd'hui sont très différentes de 2015, lorsque le JCPOA a été mis en œuvre pour la première fois. À l'époque, le JCPOA était intégré dans une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies et, par conséquent, ses dispositions étaient contraignantes pour la Russie et la Chine.
En grande partie, la Russie et la Chine ont respecté les sanctions du JCPOA, jusqu'à la disparition de ce dernier à la suite du retrait de Trump de l'accord, en 2018. Maintenant, les circonstances sont très différentes. La Russie et la Chine ne sont plus favorables aux sanctions contre l'Iran. Au contraire, elles se sont transformées en co-belligérantes dans cette guerre (co-belligérantes dans le sens de fournir des renseignements, fournir les moyens techniques par lesquels des renseignements en temps réel peuvent être fournis aux sites de missiles et aux stations de base en Iran, et d'autres soutiens, peut-être en facilitant les systèmes de paiement qui contournent le dollar).
Bessent pourrait avoir à l'esprit de cibler les acheteurs de pétrole iranien en Chine, ainsi que les banques chinoises. Mais cela amènerait les États-Unis en conflit direct avec les deux pays. La dernière fois que les États-Unis ont appliqué des sanctions contre les raffineurs chinois, la Chine a activé une loi interdisant aux entités chinoises, nationales et étrangères, de se conformer aux sanctions américaines.
Referaient-t-elle la même chose ? Eh bien, selon toute vraisemblance, oui. C'est un monde différent de celui de 2015 - le dollar américain est peut-être encore le moyen d'échange le plus utilisé pour régler les transactions commerciales, mais il n'est plus le principal actif de réserve mondial. C'est maintenant l'or.
Et aujourd'hui, les raisons pour lesquelles le dollar est devenu historiquement dominant s'éloignent (tout comme elles l'ont fait pour la livre sterling, où la transformation par rapport à sa position antérieure s'est produite de manière inattendue et rapide).
L'utilité de détenir des bons du Trésor américain comme actifs pour les jours pluvieux disparaît clairement si Bessent interdit leur vente dans son désespoir de préserver la valeur de change du dollar, laissant les détenteurs bloqués (ce qui est actuellement le cas). Bien sûr, la nécessité de rembourser de la dette continuera d'alimenter la demande de dollars, mais la base de l'énorme position mondiale du dollar résidait essentiellement dans l'émission de crédits en dollars bon marché.
Cet avantage est terminé. Les obligations chinoises à dix ans sont désormais 3% moins chères. Il n'est donc pas surprenant que les banques européennes prêtent désormais à leurs clients en obligations Panda chinoises sur un marché de la dette en renminbi de plus en plus profond.
Et si tous les actifs de l'Iran, y compris la cryptomonnaie, doivent être saisis arbitrairement par les États-Unis, quels actifs seront en sécurité ? La confiance dans la devise américaine s'amenuise déjà à mesure que la valeur d'échange du dollar diminue et que la volatilité s'installe.
"L'initiative iranienne" de Bessent pourrait s'avérer contre-productive, à la fois en affaiblissant davantage le dollar et en persuadant efficacement les États de se tourner discrètement vers la Chine et sa super autoroute financière alternative, pour la sécurité et la stabilité.
Aujourd'hui, les alliés de l'Iran, bien qu'ils ne forment pas une alliance militaire complète, mais des partenariats stratégiques à des degrés divers, ont sans aucun doute aidé l'Iran et continueront probablement d'aider l'Iran à contourner le dollar américain en ouvrant la porte à l'évolution du système financier global. Ils n'ont aucun intérêt à voir l'Iran vaincu.
Alastair Crooke
Traduit par Wayan, relu par Hervé, pour le Saker Francophone.