21/02/2026 reseauinternational.net  11min #305551

 Cuba dénonce le «chantage» des États-Unis après la menace d'un blocus pétrolier

Le blocus américain de Cuba : presque admirable dans sa perversité

par Alejandro Marco del Pont

Le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis contre Cuba - initié en 1960 sous Eisenhower et officialisé par Kennedy en 1962 - représente le plus long chapitre de coercition économique de l'histoire moderne.

L'embargo économique, commercial et financier imposé par les États-Unis à Cuba - initié en 1960 sous Eisenhower et officialisé par Kennedy en 1962 - représente le plus long épisode de coercition économique de l'histoire moderne. Ce qui avait commencé comme un instrument de pression géopolitique durant la Guerre froide s'est mué en un système complexe d'asphyxie, perfectionné par onze administrations américaines successives.

Son objectif déclaré a toujours été le même : affaiblir le gouvernement cubain. Or, les faits révèlent une vérité plus sombre : la transformation délibérée de la souffrance humaine en monnaie d'échange politique. À l'approche de 2026, ce mécanisme non seulement persiste, mais il s'est perfectionné jusqu'à atteindre une cruauté qui défie toute conscience internationale.

Le décret présidentiel du 30 janvier 2026, signé par un Donald Trump réinstallé à la Maison-Blanche, n'est pas une nouveauté, mais bien l'aboutissement logique d'une escalade méthodique. En déclarant Cuba "menace inhabituelle et extraordinaire pour la sécurité nationale", ce document réactive et étend le cadre juridique de l'embargo, menaçant désormais d'imposer des droits de douane punitifs à tout pays qui vend ou fournit "directement ou indirectement" des produits pétroliers à l'île. Cette mesure, en apparence anodine, est en réalité le dernier maillon d'une chaîne conçue pour asphyxier le pays.

Mais la véritable nature du blocus dépasse le cadre juridique et touche à l'existentiel. Il s'agit d'une politique qui a engendré des dommages quantifiables  de 2 103 milliards de dollars sur six décennies, selon les calculs cubains - un chiffre qui, mis en perspective, dépasse le PIB annuel de pays comme l'Autriche ou la Norvège. Rien qu'entre mars 2024 et février 2025, l'impact matériel s'est élevé à 7 556,1 milliards de dollars, soit une augmentation de 49 % par rapport à la période précédente. Ce ne sont pas de simples statistiques : elles représentent 20,7 milliards de dollars de dommages par jour, soit 862 568 dollars par heure de blocus prolongé.

Si le blocus a un épicentre visible en 2026, c'est bien la crise énergétique. La traque systématique des pétroliers - une pratique que Washington mène avec un zèle quasi religieux - et l'interdiction absolue d'importer des pièces détachées pour les centrales thermoélectriques (dont beaucoup utilisent une technologie américaine obsolète mais irremplaçable) ont provoqué un effondrement prémédité. D'ici février 2026, 60% du territoire cubain subira des coupures de courant simultanées d'une durée de 8 à 14 heures par jour.

La dimension stratégique de cette crise énergétique se révèle dans des chiffres éloquents : Cuba doit importer environ 80 000 barils de pétrole par jour pour assurer son fonctionnement minimal, sa production nationale atteignant à peine 32 000 barils par jour de pétrole brut extra-lourd - impropre à la plupart des usages et préjudiciable à ses infrastructures déjà vétustes. La consommation totale de l'île (120 000 barils par jour) ne représente que 0,1 % de la consommation mondiale, une demande infime qui, pourtant, est devenue un enjeu géopolitique majeur.

Le terme "génocide alimentaire", employé par les universitaires et les militants des droits de l'homme, cesse d'être une simple rhétorique lorsqu'on examine les données médicales. En février 2026 :

  • 69% des médicaments figurant sur la liste de base sont en rupture de stock ou présentent une couverture insuffisante.
  • 364 médicaments essentiels restent en rupture de stock.
  • L'inscription de Cuba sur la liste des "États soutenant le terrorisme" augmente le coût des importations alimentaires de 30 % supplémentaires en raison de la hausse des frais de transport et d'assurance.

Le paradoxe est macabre. Cuba, pays doté de capacités médicales et biotechnologiques exceptionnelles, voit des patients mourir faute de médicaments disponibles sur le marché mondial, mais auxquels le pays n'a pas accès en raison d'exclusions financières. Le système SWIFT - véritable épineuse toile du commerce international - constitue un obstacle insurmontable, tandis que la loi sur le commerce avec l'ennemi (toujours en vigueur) criminalise les transactions humanitaires.

La brutalité actuelle trouve son origine dans un document déclassifié, le mémorandum de Lester Mallory, secrétaire d'État adjoint aux Affaires interaméricaines, daté du 6 avril 1960. On y lit avec une clarté limpide : "Nous devons utiliser rapidement tous les moyens imaginables pour affaiblir la vie économique de Cuba [...] en la privant d'argent et de fournitures afin de réduire ses revenus et salaires réels, provoquant ainsi la faim, le désespoir et le renversement du gouvernement."

Soixante-six ans plus tard, cette logique non seulement persiste, mais elle est devenue automatique. La pandémie de COVID-19 - qui aurait dû favoriser la solidarité mondiale - a été exploitée pour intensifier les sanctions sous les administrations Trump et Biden, contribuant à une contraction économique de 10,9% en 2020 et perpétuant la croissance négative jusqu'en 2025. Ce que Mallory présentait comme une stratégie à court terme est devenu une politique d'État permanente.

C'est là que réside la dimension la plus cynique du blocus : sa transformation en instrument de politique intérieure américaine. La Floride, avec ses 30 grands électeurs, cruciaux dans toute élection présidentielle, a fait de l'"anticastrisme" une véritable industrie politique. Le maintien d'une politique de "pression maximale" garantit la mobilisation de l'électorat cubano-américain conservateur, notamment dans des comtés clés comme Miami.

L'équation est simple : souffrance cubaine = votes en Floride = pouvoir à Washington. Ce calcul explique pourquoi, malgré le fait que 62% des Américains (et 70% des Américains d'origine cubaine de moins de 40 ans) soient favorables à la normalisation des relations, l'embargo persiste. Son avantage électoral l'emporte sur toute considération humanitaire ou géopolitique.

La figure de Marco Rubio, secrétaire d'État en 2026 sous l'administration Trump, incarne cette symbiose entre la souffrance d'autrui et l'ascension politique. Rubio a perfectionné l'art de canaliser des financements occultes vers sa carrière. Ces fonds proviennent de comités d'action politique (Super PAC) qui ne divulguent pas l'identité de leurs donateurs, souvent issus de secteurs qui voient dans l'effondrement cubain des opportunités de développement immobilier et de privatisation des services publics.

Derrière ce financement opaque se cache un nom révélateur : Miriam Adelson. Veuve du magnat des casinos Sheldon Adelson - septième femme la plus riche du monde selon Forbes -, elle a injecté 100 millions de dollars dans la campagne présidentielle de Trump en 2024 et exerce une influence considérable sur Rubio. Son intérêt n'est pas idéologique, mais plutôt tourné vers l'avenir. L'effondrement inévitable du système cubain ouvrirait d'immenses opportunités d'investissement dans le tourisme, les casinos et l'immobilier - précisément le cœur de métier de la famille Adelson.

Aux États-Unis, toute une infrastructure économique repose sur le maintien de l'embargo. Des agences gouvernementales et des entreprises privées reçoivent chaque année des milliards de dollars pour surveiller les transactions financières, suivre les pétroliers et gérer des programmes de "promotion de la démocratie", dont beaucoup servent de façade au financement de l'opposition interne à Cuba.

À Miami et à Washington, des cabinets d'avocats ont transformé la complexité bureaucratique en une activité lucrative : ils conseillent les multinationales sur la manière d'éviter d'enfreindre les plus de 2 000 pages de réglementations relatives à l'embargo, facturant des honoraires pouvant atteindre 500 dollars de l'heure. L'embargo engendre ainsi tout un écosystème de bénéficiaires : avocats, lobbyistes, analystes de risques et sociétés de renseignement économique prospèrent tandis que Cuba suffoque.

Chaque année, l'Assemblée générale des Nations Unies vote une résolution condamnant le blocus. Chaque année, le résultat est similaire : 187 pays contre, contre seulement 3 pour (les États-Unis, Israël et l'Argentine). Cependant, ce consensus moral se heurte à une réalité politique : les gains politiques de Washington l'emportent sur les coûts diplomatiques.

En février 2026, un événement inquiétant se produit : sous le gouvernement de Javier Milei, l'Argentine rompt avec sa tradition historique et vote en faveur du blocus - ou du moins s'abstient - offrant ainsi aux États-Unis le prétexte rhétorique pour affirmer qu'ils "ne sont pas seuls". Ce revirement illustre une tendance préoccupante : l'instrumentalisation de la politique étrangère latino-américaine sur la base d'alignements idéologiques, même lorsque ceux-ci contredisent les principes historiques de souveraineté et de non-intervention.

Suite à la capture de Nicolás Maduro au Venezuela en janvier 2026, les États-Unis utilisent Cuba comme ultime moyen de dissuasion dans la région. Le message est clair : toute alternative au capitalisme libéral sera étouffée jusqu'à sa capitulation ou son effondrement. Cuba sert délibérément de vitrine à l'"État failli", un avertissement à toute nation envisageant une politique de souveraineté.

Cette logique s'étend à la compétition avec les puissances mondiales. En limitant la présence de la Chine et de la Russie sur l'île par des sanctions indirectes, Washington réaffirme la doctrine Monroe dans sa version du XXIe siècle : les Caraïbes comme arrière-cour imprenable. L'ironie est frappante : alors que les États-Unis accusent Cuba de violations des droits de l'homme, ils instrumentalisent la faim et la maladie à des fins de contrôle géopolitique.

Au-delà des votes symboliques à l'ONU, quelles actions concrètes la communauté internationale entreprend-elle pour soulager les souffrances des Cubains ? Voici le bilan :

  • Russie : Exportera 19 000 tonnes de blé en 2025 sans fournir de soutien énergétique.
  • Chine : Apporte un soutien diplomatique et accroît les échanges bilatéraux - notamment par une visite ministérielle en février 2026 - mais évite les confrontations directes avec Washington.
  • Mexique : Envoie deux navires chargés de 800 tonnes d'aide humanitaire et explore des contrats pétroliers alternatifs, qui ne se concrétiseront jamais en raison de la révision de l'accord de libre-échange avec les États-Unis en 2026.
  • Afrique du Sud : Les tentatives de don de nourriture et de médicaments d'une valeur de 3,2 millions de dollars sont temporairement bloquées par des procédures judiciaires.
  • UE/ONU : Mettre en place des programmes d'aide d'une valeur de 3 millions de dollars acheminés par l'intermédiaire de l'Église catholique - à condition d'éviter le gouvernement cubain - dans ce qui semble davantage relever d'un geste humanitaire que d'une solution structurelle.

Le dénominateur commun est la limitation : personne ne veut supporter les coûts d'une contestation directe des sanctions américaines, en particulier des sanctions secondaires qui peuvent exclure des banques et des entreprises du système financier mondial.

Cuba a exploré des voies d'évasion avec des résultats mitigés :

  • BRICS et dédollarisation : la tentative de commercer en yuans ou en roubles se heurte à une réalité : le dollar demeure la monnaie essentielle du commerce mondial. Bien que les pays BRICS+ produisent 43 à 45% du pétrole mondial, leurs mécanismes de paiement alternatifs sont encore balbutiants et bureaucratiques.
  • Cryptomonnaies : leur utilisation pour les transferts de fonds offre un léger répit, mais leur volatilité et les réglementations les rendent impraticables pour les transactions étatiques massives.
  • Énergies renouvelables : les investissements dans l'énergie solaire et éolienne progressent, mais ils ne peuvent pas remplacer la dépendance au pétrole à court terme.
  • Réformes internes : L'expansion du secteur privé et l'agriculture durable présentent un potentiel, mais se heurtent aux limitations structurelles du blocus.

En février 2026, le blocus imposé à Cuba représente bien plus qu'un simple échec de politique étrangère : il s'agit de la normalisation institutionnelle d'une expérience humaine à l'échelle nationale. Ce qui fut à l'origine un instrument de la Guerre froide s'est mué en un monstre bureaucratique et automatisé, alimenté par des intérêts électoraux, le profit des entreprises et une cruauté sans bornes.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes : sans le blocus, le PIB cubain aurait progressé de 9,2% en 2024. Avec le blocus, ce qui s'accroît, c'est la diaspora (400 000 Cubains supplémentaires entre 2021 et 2026), la malnutrition (28 % des enfants souffrent de malnutrition chronique) et le désespoir. La question que la communauté internationale élude est d'ordre éthique : à quel moment la souffrance délibérée de onze millions de personnes cesse-t-elle d'être une simple "politique étrangère" pour devenir un crime contre l'humanité ?

Tandis que Washington célèbre la "fermeté" de sa position et que Miami instrumentalise électoralement la souffrance d'autrui, Cuba respire sous un blocus étouffant, si méticuleusement conçu qu'il en devient presque admirable dans sa perversité. Le blocus n'est plus un moyen, il est la fin en soi, un monument à la capacité humaine de supporter la souffrance d'autrui tout en normalisant sa propre indifférence.

Pendant ce temps, à l'horizon se profile un autre Gaza - un autre laboratoire de contrôle par la privation -, un rappel que ce qui se passe aujourd'hui dans les Caraïbes pourrait se reproduire demain partout où le pouvoir décidera que la faim est un meilleur messager que la diplomatie.

source :  InfoNativa via  China beyond the Wall

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