01/03/2026 reseauinternational.net  11min #306304

 Israël et les États-Unis lancent des frappes contre l'Iran

L'Iran et la Palestine : l'épreuve stratégique finale

par Jeremy Salt

Nous sommes aujourd'hui confrontés à l'épreuve décisive qui déterminera l'avenir de l'Asie occidentale pour le siècle à venir. Des millions de mots sont actuellement consacrés à une guerre qui parait imminente.

Les commentateurs s'accordent à dire que l'administration Trump va attaquer l'Iran, et ce très bientôt. La loi sur les pouvoirs de guerre de 1973 oblige le président à informer le Congrès dans les 48 heures suivant le déploiement de troupes et, sans l'accord préalable du Congrès, à mettre fin à l'action militaire dans les 60 jours.

On peut supposer que Trump et ses commandants militaires ont calculé qu'ils pourraient venir à bout de l'Iran dans ce délai et éviter ainsi d'avoir à obtenir l'accord du Congrès. Les forces qu'ils ont massées en Méditerranée orientale, dans le golfe Persique et dans la mer d'Oman comprennent deux groupes aéronavals. Cette armada navale est renforcée par sept escadrons aériens, composés chacun de 70 avions, des dizaines d'avions basés en Jordanie, en Arabie saoudite et dans d'autres États du Golfe, ainsi que 40 000 soldats.

Cet amassement de forces est bien plus important qu'avant l'attaque contre l'Irak en 2003. L'envoi d'avions ravitailleurs indique que l'on se prépare à l'éventualité que la guerre soit plus longue, mais tout porte à croire que les États-Unis préféreraient venir rapidement à bout de l'Iran avec une première frappe massive. La question de savoir si les États-Unis disposent des stocks de missiles nécessaires pour mener une longue guerre se pose déjà. L'opinion publique nationale est un autre problème : un récent sondage de l'université du Maryland indique que 49% des Américains s'opposent à une guerre contre l'Iran.

À ce stade, la dynamique semble inéluctable. Trump s'est mis dans une impasse dont il semble presque impossible de sortir sans perdre la face. Il pourrait s'en sortir grâce à un "accord", mais aucun n'est encore sur la table, et aucun ne semble susceptible de satisfaire l'Iran ou Israël, qui ne va pas laisser Trump s'en tirer maintenant qu'il a presque obtenu la guerre qu'il voulait.

En fait, les "négociations" avec l'Iran pourraient n'avoir d'autre but que de gagner du temps jusqu'à ce que les États-Unis aient mis en place tous leurs moyens militaires, sachant que l'Iran, déjà trompé par les États-Unis, ne se laissera plus avoir.

L'attaque porterait à son paroxysme la campagne menée contre l'Iran par les États-Unis et Israël depuis 1979. Ils ont cherché à briser la République islamique par des sanctions, des sabotages et des assassinats, qui ont culminé avec les attaques militaires de juin 2025, puis l'opération terroriste de "changement de régime" en décembre-janvier 2025/26. Rien n'a fonctionné, alors ils se préparent maintenant à lancer une guerre d'une violence sans précédent.

Le coup d'envoi sera très probablement une tentative de décapiter les dirigeants politiques et religieux, avec pour cible principale le Guide suprême, l'ayatollah Khamenei, comme l'a menacé à plusieurs reprises Donald Trump. Comment le meurtre d'un vénérable religieux de 85 ans pourrait-il retourner la population contre les dirigeants ? Pour le comprendre, il faudrait partager les fantasmes de Trump, Rubio et du "ministre de la Guerre" Hegseth.

Un seul mot explique cette détermination à détruire l'Iran : Israël. Ce n'est pas le pétrole, ni une menace imaginée à Washington, une menace pour les États-Unis, je veux dire. C'est Israël, tout simplement.

Sans Israël, les États-Unis auraient pu avoir depuis longtemps des relations normales avec l'État islamique. Contrairement aux apparences, ils ont beaucoup en commun. Les deux sociétés sont conservatrices et religieuses.

Sans le blocage d'Israël, les États-Unis pourraient entretenir des relations commerciales et politiques fructueuses avec l'Iran. Le président Rafsandjani (1989-1997) a tenté de stabiliser ces relations en proposant des accords commerciaux.

Il en a été de même pour le président Khatami (1997-2005), réformateur libéral "modéré" et architecte du "dialogue des civilisations". Les États-Unis ont répondu à ces ouvertures par un durcissement des sanctions, puis ont protesté lorsque le "radical" Ahmadinejad a succédé à Khatami.

L'enrichissement, la capacité théorique de l'Iran à fabriquer une arme nucléaire et ses missiles balistiques sont autant de faux-fuyants. Israël veut la destruction de la République islamique parce qu'elle fait obstacle à sa politique de la terre brûlée dont le but est de nettoyer tout le territoire qui l'entoure.

Trump a été averti à plusieurs reprises par ses commandants militaires des risques qu'implique une attaque contre l'Iran, notamment celui d'être entraîné dans une guerre longue et insoutenable. Cela pourrait être évité si Israël allait droit au but et utilisait d'emblée des armes nucléaires. Ce n'est pas du tout impossible. Le génocide de Gaza a certainement montré au monde entier qu'Israël est capable de tout, et même du pire.

Israël profite financièrement des États-Unis depuis des décennies. Il a poignardé les États-Unis dans le dos à de nombreuses reprises. Il a assassiné des marins américains en 1967 (l'attaque contre l'USS Liberty). Il a volé du plutonium aux États-Unis et espionné les États-Unis, dont la trahison de Jonathan Pollard n'est que l'exemple le plus flagrant.

Israël a assassiné des citoyens américains en haute mer, à Gaza et en Cisjordanie occupée. Il viole constamment le droit international, contrairement à l'Iran qui y adhère par principe, mais Israël est pourtant l'État que les États-Unis ont choisi comme partenaire et allié de confiance.

La guerre à venir a été planifiée pour transformer l'Iran en un nouvel "État défaillant", ainsi que les médias appellent les pays délibérément démantelés par les États-Unis et leurs alliés.

Le modèle est la guerre contre l'Irak en 1991. Elle était basée sur la stratégie formulée par le colonel John A. Warden, connue sous le nom de "l'ennemi en tant que système". Si le système - composé d'"éléments organiques essentiels" et de toutes les infrastructures civiles - est détruit, il en résultera une "paralysie stratégique". L'armée sera incapable de poursuivre le combat.

C'est ce qu'a subi l'Irak. La campagne militaire s'est ensuite transformée en ce que les coordinateurs humanitaires aériens de l'ONU ont qualifié de génocide, en privant le peuple irakien de la nourriture et des fournitures médicales dont il avait besoin pour survivre.

Aujourd'hui, l'ennemi est l'Iran, l'État que les États-Unis avaient aidé l'Irak à attaquer avant de se retourner contre l'Irak pour le démembrer.

Cela fait plus de quarante ans que les États-Unis et Israël annoncent leur intention de l'attaquer, l'Iran a donc eu tout le temps de se préparer. Ses alliés - les groupes armés irakiens, Ansarullah au Yémen et le Hezbollah - se joindront à lui. En tant que base majeure de la puissance aérienne américaine, la Jordanie sera probablement l'une des nombreuses cibles. Israël sera pilonné par des missiles hypersoniques. Cette fois-ci, contrairement à la guerre de 12 jours de l'année dernière, il n'y aura pas de quartier.

Quelles qu'en soient les conséquences, cette guerre sera la plus importante de l'histoire moderne du Moyen-Orient. La Russie et la Chine sont déjà impliquées, par le biais de leur traité stratégique global avec l'Iran et de leur aide militaire, mais ce sont ces pays qui décideront où et quand lâcher les "chiens de guerre" 1, et non les experts militaires qui s'expriment actuellement.

L'issue de cette guerre décidera de l'avenir de l'Asie occidentale pour les décennies à venir, peut-être même pour le siècle prochain, comme l'accord Sykes-Picot en 1916. Elle clarifiera la voie à suivre pour la résistance palestinienne.

Une victoire des États-Unis entraînerait non seulement l'effondrement du régime républicain islamique, mais aussi celui de l'Iran en tant que pays unifié.

Mortellement blessé, ses ethnies seraient armées par les États-Unis et Israël, et encouragées à le démembrer en petits États ethniques. Le dernier grand obstacle sur la voie d'un "Grand Israël" aurait été éliminé. Le pétrole iranien retomberait entre les mains de "l'Occident", les États-Unis s'appropriant la part du lion.

Mais si une première frappe massive ne parvient pas à détruire la capacité de riposte de l'Iran, les États-Unis seront entraînés dans une longue guerre qu'ils ne seront peut-être pas capables de mener à bien.

Ils utilisent déjà beaucoup plus d'armes qu'ils n'en produisent. La guerre en Ukraine a épuisé leurs stocks d'intercepteurs et d'autres missiles, mais l'épuisement des stocks et de la production est dû à ce qui a été qualifié d'"atrophie de l'arsenal", et pas seulement à l'Ukraine. Sur le plan militaire, malgré les fanfaronnades de Trump, les États-Unis ne sont pas prêts pour une longue guerre.

La mort de soldats américains et l'échec perçu d'une guerre contre l'Iran pourraient finalement conduire à une réorientation des États-Unis loin de toute nouvelle implication militaire au Moyen-Orient, d'autant plus que l'opinion publique est de plus en plus convaincue que toutes les guerres récentes ont été menées au nom d'Israël.

Il va sans dire que le résultat aura un effet profond sur l'avenir des relations entre les États-Unis et Israël. L'attitude du public a radicalement changé depuis le début du génocide à Gaza. Il est impossible d'envisager un rétablissement de la situation pour Israël aux yeux du public américain, à l'exception des Huckabee 2 de ce monde.

La rhétorique qui émane de Washington est imprégnée d'orientalisme. Si l'on part du principe qu'une armée "occidentale" triomphera d'une armée orientale, c'est parce que les armées "occidentales" ont presque toujours triomphé.

Presque toujours, mais pas toujours. Malgré leur immense supériorité en matière de puissance de feu, les armées "occidentales" ont subi des défaites humiliantes en Afrique et en Asie au cours des 200 dernières années.

Les forces expéditionnaires britanniques et italiennes ont été écrasées au Soudan et en Éthiopie à la fin du XIXe siècle, tandis que la victoire du Japon dans la guerre de 1904-1905 contre la Russie a choqué l'Europe occidentale. Il était considéré comme impensable qu'un peuple oriental puisse vaincre une armée "occidentale" moderne jusqu'à ce que le Japon le fasse.

Les 27 et 28 mai 1905, lors de la bataille décisive du détroit de Tsushima, sa marine a coulé six des huit cuirassés russes ainsi que 16 autres navires.

Les Russes ont été dépassés dans tous les domaines. La Grande-Bretagne, aussi inconstante dans ses relations et hostile à la Russie à l'époque qu'aujourd'hui, a aidé le Japon en lui fournissant des armes, des renseignements, une formation et des navires construits dans les chantiers navals britanniques.

La victoire des Nord-Vietnamiens sur l'armée française lors du siège de Dien Bien Phu en 1954 est un autre exemple de résultat inattendu. Le fait qu'une armée de guérilla asiatique ait finalement pu vaincre une force française moderne a provoqué un profond choc psychologique en France, conduisant à un retrait total de l'Indochine.

Les États-Unis ont pris les rênes de la domination "occidentale", avant d'être eux-mêmes chassés du Vietnam en 1975. Cependant, il a fallu environ 3,5 millions de morts au Vietnam, au Cambodge et au Laos pour que cela arrive.

Au Moyen-Orient, le choc provoqué par la victoire de l'Égypte au cours de la première semaine de la guerre de 1973, s'explique par le déni raciste d'Israël de la capacité des Égyptiens à traverser une étendue d'eau pour atteindre directement les lignes de front d'une armée d'occupation, l'une des opérations militaires les plus difficiles qui soient.

Le même état d'esprit a profité au Hezbollah au Liban. Pour les Israéliens, leur armée techniquement et moralement supérieure ne pouvait pas être vaincue, mais en 2000, le Hezbollah a chassé Israël du sud du Liban et, en 2006, il l'a à nouveau humilié.

Au cours de ces années, le Hezbollah a fait preuve d'une habileté impressionnante pour pénétrer les communications électroniques israéliennes, ainsi que pour tendre des embuscades et combattre les forces israéliennes sur le terrain. Il a également pris Israël totalement au dépourvu en 2006 en tirant un missile terre-mer qui a failli couler un navire de renseignement israélien.

Si Israël a finalement réussi à imposer sa domination, comme il l'a fait lors des campagnes de bombardements de 2024, ce n'est pas grâce à sa supériorité en matière de renseignement ou de moralité, mais grâce à la possession de bombes massives fabriquées aux États-Unis dont le Hezbollah ne disposait pas. La force brute a prévalu, comme par le passé.

Néanmoins, un graphique établi à partir de 1967 montrerait clairement le relatif déclin militaire d'Israël par rapport à ses ennemis. Ce point a été mis en évidence en juin 2025, lorsque les attaques de missiles balistiques iraniens ont causé des destructions sans précédent en Israël, obligeant Netanyahou à demander un cessez-le-feu dans la guerre qu'il avait déclenchée.

Nous sommes aujourd'hui confrontés à l'épreuve décisive qui déterminera l'avenir de l'Asie occidentale pour le siècle à venir. On consacre des millions de mots à l'imminence de cette guerre, mais la seule certitude à ce stade est que personne ne sait vraiment ce qui va se passer, y compris, peut-être, Donald Trump.

Malgré ses fanfaronnades, ce n'est pas une guerre qu'il semble vouloir, mais plutôt une guerre qu'il pourrait être incapable d'éviter.

source :  Palestine Chronicle

traduction  Dominique Muselet

  1. Lâcher les chiens de guerre signifie déchainer la destruction et le chaos. Cette expression vient de la pièce de Shakespeare Jules César : " Criez"à l'assaut !"et lâchez les chiens de guerre..."
  2. Mike Huckabee, l'ambassadeur étasunien en Israël.

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