01/03/2026 legrandsoir.info  5min #306314

 Israël et les États-Unis lancent des frappes contre l'Iran

Iran et impérialisme : en finir avec le ni-ni.

Bruno GUIGUE

Je sais que ce sera déplaisant pour beaucoup, mais je crois qu'il faut le dire et le redire : dans la conjoncture présente, renvoyer dos-à-dos le "régime des mollahs" et le tandem génocidaire Trump-Netanyahou est clairement une ineptie politique. Oublierait-on que c'est l'Etat iranien lui-même, son intégrité et sa souveraineté, qui est la cible de l'impérialisme ? Avoir de la sympathie pour telle ou telle force politique, le Toudeh par exemple, ne change rien à l'affaire : un anti-impérialisme conséquent, surtout s'il est marxiste, et au moins autant s'il ne l'est pas, doit affirmer sa solidarité avec la République islamique d'Iran et son gouvernement légitime, un point c'est tout.

Jouer l'indignation sélective en brandissant des chiffres de victimes falsifiés, omettre de dire que les émeutes antigouvernementales ont été largement orchestrées par le Mossad (félicité par Mike Pompeo), appeler courageusement ceux qui sont sur place au combat contre la "dictature religieuse", mégoter son soutien à l'Iran au nom d'une laïcité transformée en produit d'exportation, invoquer le sort des femmes de Teheran au moment ou le boucher de Tel Aviv massacre des écolières, toutes ces simagrées ont un nom : c'est la posture du ni-ni, l'opportunisme de l'équidistance, l'anticampisme hypocrite qui consiste à avoir deux fers au feu.

Evidemment, cet équilibrisme permet de préserver sa bonne conscience : puisqu'on est contre les deux camps en présence, et qu'ils sont supposés méchants tous les deux, on sera forcement dans le camp du Bien ! Sauf que les deux camps en question sont les seuls à exister dans le monde réel, et que les récuser tous les deux consiste à s'évader dans l'imaginaire et à quitter la scène de l'histoire. Qui ne voit que les traiter de la même manière, sans discernement du rapport de forces, sans considération géopolitique, sans analyse de la stratégie dévastatrice de Washington et Tel Aviv, revient à soutenir l'agresseur ?

D'une hypocrisie stratosphérique, l'impérialisme veut nous faire croire que la destruction des infrastructures civiles et militaires iraniennes servirait les forces démocratiques dans ce pays. Mais bon sang, on n'est pas obligé de le croire et de s'aligner sur sa politique ! Condamner le "régime des mollahs" sur le ton comminatoire des donneurs de leçon occidentaux, comme le font les fanatiques du ni-ni, c'est non seulement se substituer au peuple iranien lui-même, qui est assez grand pour choisir son orientation politique, mais c'est surtout monter dans le wagon de service du train à grande vitesse de l'agression étrangère.

Chez tous ceux qui prennent au sérieux le sort du peuple iranien, et beaucoup le font avec sincérité parmi les adeptes du ni-ni, il va donc falloir donner un sacré coup de balai sur de mauvaises habitudes et revoir la perception du monde tel qu'il est, ou plutôt tel que le tandem génocidaire est en train de le modeler. Il va falloir se débarrasser, une fois pour toutes, de cette fâcheuse manie qui consiste à choisir les bons et les méchants au sein de l'échiquier politique du pays ciblé par l'impérialisme. De quel droit devrions-nous faire cette sélection ? Les peuples en question n'en sont-ils pas capables ? Que nous ayons, nous, des préférences subjectives est bien naturel, mais elles doivent s'effacer devant le devoir de solidarité avec les nations agressées.

C'est si difficile ? Les forces de gauche, en France, ont une dilection particulière pour le Toudeh, organisation de gauche iranienne : c'est leur droit, et c'est compréhensible. Mais n'oublions pas : premièrement, le Toudeh lui-même appelle au soutien international contre l'agression subie par son pays, et, deuxièmement, ce n'est pas le Toudeh qui reçoit les missiles ennemis et qui riposte, légitimement, en envoyant à son tour des missiles sur les forces d'agression. Bref, aujourd'hui, ce n'est pas le Toudeh qui fait l'histoire, ce n'est pas lui qui est en première ligne, qui reçoit et qui rend les coups. Or le véritable anti-impérialisme consiste à s'aligner, sans réserve ni préalable, sur ceux qui font l'histoire en combattant l'ennemi impérialiste, quelles que soient leurs orientations politiques ou idéologiques.

C'est pourquoi il est particulièrement ridicule et contre-productif, d'un point de vue progressiste, de dire qu'on condamne, à la fois, l'agression américano-israélienne et la dictature des mollahs (version PCF, ou LFI selon les moments) ou, pire encore, qu'on condamne l'agression impérialiste ET la riposte iranienne (version PS, évidemment la plus grotesque et la plus opportuniste). On notera d'ailleurs que ces prises de position politiques situent leurs auteurs très loin derrière les positions prises par des Etats souverains comme la Chine, la Russie ou l'Espagne, qui, eux, condamnent catégoriquement l'agression perpétrée par Washington et Tel Aviv, et un point c'est tout.

Et s'il en est ainsi, c'est parce que leurs gouvernements, depuis très longtemps, ont pris la mesure de ce qui se passe et en ont tiré les conséquences. Ils défendent le droit des nations à décider de leur avenir et ne s'immiscent pas dans leurs affaires intérieures. Ils jugent l'action extérieure des Etats au regard du droit international et la condamnent lorsqu'elle fait de la vie internationale un champ de bataille qui voit certaines puissances exercer la loi du plus fort. Contrairement à ceux qui, en Occident, croient que les nobles principes dont se prévaut l'impérialisme le plus brutal ont davantage de réalité qu'un écran de fumée, et, faute d'influer sur les cours des choses, se réfugient dans un moralisme abstrait, un humanisme de pacotille et un droit-de-l'hommisme à géométrie variable.

Bruno GUIGUE

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