01/03/2026 dedefensa.org  10min #306342

 Israël et les États-Unis lancent des frappes contre l'Iran

L'Amérique survivra-t-elle en 2026 ?

 Journal dde.crisis de Philippe Grasset  

1er mars 2025 (20h00) -... Cette question prétend rappeler, pour suggérer le sens de la guerre contre l'Iran, le titre du livre d'Andrei Amalric 'L'URSS survivra-t-elle en 1984 ?', publié en 1970. Amalric s'était trompé de six ans, mais l'esprit du propos était entièrement valable et s'avéra complètement justifié.

Nous voulons donc laisser entendre, selon une chronologie beaucoup plus hâtive correspondant aux événements (l'attaque contre l'Iran) et aux principaux acteurs (Trump et le reste de la "génération-Epstein" [générationEpstein] où les Israéliens ont largement leur place), que la "guerre" commencée le 28 février pourrait éventuellement conduire à un collapsus de l'architecture institutionnelle des États-Unis, et donc à une chute des USA eux-mêmes.

Les arguments de la "guerre"

Nous mettons pour cette première citation des guillemets au mot "guerre" parce qu'il s'agit en vérité d'un événement étrange. Nul ne connaît la "stratégie" (notamment la "stratégie de sortie") ni la cause exacte de cette attaque, sinon l'obsession de monsieur Netanyahou et ses problèmes judiciaires éventuels s'il perdait sa position actuelle. La cause de la vindicte trumpiste repose, quant à elle et selon les confidences de cet étonnant personnage qu'est le président Trump, à son premier mandat et l'abandon en 2018 du traité du JCPOA. Dans cette démarche se trouvait l'affirmation bombastique que l'Iran allait réussir à mener à bien son projet secret de s'équiper d'une arme nucléaire. C'est en 1987 que, pour la première fois, on a annoncé que l'Iran "pourrait disposer d'une arme nucléaire dans les deux prochaines années". Un dessin circule sur l'internet américaniste pour nous révéler la découverte d'une inscription en écriture hiéroglyphique égyptienne du IVème millénaire avant J.C selon laquelle l'Iran "pourrait disposer d'une arme nucléaire dans les deux prochaines années". Une enquête est en cours.

C'est sur cette sorte d'argument absolument comminatoire que s'appuie la rhétorique anti-iranienne en Occident-convulsif depuis 4-5 décennies. On sait que la première grande victoire de l'attaque israélo-américaniste de samedi matin a été l'assassinat de de Khamenei,du type Al Capone des années vingt (ses victimes étaient truffées de 20 à 40 balles de pistolet-mitrailleur, tandis que la résidence de Khamenei a reçu plus de quarante bombes "intelligentes" d'origine israélienne). Des glapissements de joie ont parcouru toute la presseSystème américaniste, israélienne et consort, dans un grand élan de satisfaction à la fois morale et stratégique : la guerre était gagnée et la morale était triomphante.

L'ex-ambassadeur en Arabie Saoudite et ancien haut fonctionnaire du Pentagone Chas Freeman, une des voix les plus remarquables des commentateurs indépendants, a observé dans un entretien avec Glenn Diesen hier 28 février  :

"Cela [sa mort] a toutes sortes d'implications. Si je peux me permettre d'y venir directement, car il y en a beaucoup d'autres ici, il faut d'abord rappeler que l'Iran dispose d'un mécanisme de succession constitutionnelle bien établi. On peut supposer qu'il va maintenant entrer en vigueur/. L'ayatolah Khamenei a apparemment été un opposant farouche à la construction d'une arme nucléaire pour l'Iran. Sa disparition renforcera la position de nombreux Iraniens qui estiment que suivre l'exemple de la Corée du Nord est le seul moyen efficace d'assurer l'intégrité de l'État.

" Autrement dit, la politique de pression maximale dans le cas de la Corée du Nord a eu pour principal résultat le développement d'un missile balistique intercontinental doté d'une ogive nucléaire ou plutôt de plusieurs ogives nucléaires pointées vers le territoire continental des États-Unis. Voilà donc un ensemble de conséquences auxquelles on peut désormais s'attendre. En d'autres termes, si l'objectif ou l'un des nombreux objectifs de cette attaque était, comme cela a été affirmé, d'éliminer une fois pour toute le programme nucléaire iranien, il est probable que cela produise exactement l'effet inverse."

On ajoutera, à partir d'un autre commentaire (de Stanislav Krapivnik, sur 'Neutrality Studies en Français') que l'assassinat de Khamenei, deuxième personnage de la hiérarchie chiite, ouvre les feux d'une nouvelle guerre religieuse dans laquelle plusieurs états du Golfe, en général à majorité chiite et à direction dictatoriale sunnite, pourraient se trouver emportés.

Comment "mettre les pouces" ?

Actuellement, la bataille est vieille de 36-48 heures et les dégâts sont considérables des deux côtés. L'aspect le plus remarquable, - par rapport à la "guerre des 12 jours" de juin 2025, - a été la vitesse et la puissance de la riposte iranienne. A part Khamenei, aucun dirigeant politique ou militaire de haut rang n'a été "liquidé", alors qu'il s'agissait du but principal des Israéliens (frappe de décapitation). Du côté israélien, et malgré la censure totale qui a été rétablie sur le pays, on sait, par divers documents (notamment des vidéos possiblement transmises par des satellites russes et chinois) que les défenses antimissiles du type "Dôme-de-fer" ont été très largement dépassées, inefficaces sinon inutilisables, conduisant à des frappes importantes dans les grandes villes israéliennes. Les principales bases US des pays du Golfe ont également été touchées.

Cette guerre est faite pour durer si l'on continue à observer cette sorte d'équilibre de feu. L'observation est particulièrement grave pour la partie américaniste, et accessoirement ou nécessairement israélienne, à cause des faibles réserves de munitions de ces deux participants. (Et encore ne mentionne-t-on pas la possibilité d'un grave événement de la guerre pour les USA, comme une attaque réussie contre un porte-avions, qui impliquerait une blessure symbolique autant que matérielle quasiment insupportable pour la fierté-hubris de la superpuissance.) Dans ces circonstances existe la possibilité que les USA soient contraints de "mettre les pouces" les premiers, face aux Iraniens. Mais comment "matte les pouces" dans un pays qui ne connaît que le "pouce en l'air" du MAGA ? Une enquête est en cours (bis).

La panne de la Grande République

C'est cette possibilité que prend en compte l'ambassadeur Freeman, en développant, dans le même entretien , son observation principale, - selon notre et mon point de vue, - qui concerne la situation politique interne aux États-Unis, et notamment dans l'équilibre institutionnel et politique du pays. Nous parlons là, comme suggéré plus haut, de la possibilité d'un collapsus politique et institutionnel de la Grande République.

"Et cela a provoqué, je pense, un véritable réveil constitutionnel aux États-Unis. Car en un sens, un président qui lance une attaque d'une telle ampleur contre un autre pays, sans même informer le Congrès avant le tout dernier moment et sans passer par le processus constitutionnellement requis de débat au Congrès et d'obtention d'une décision législative pour soutenir la guerre, eh bien c'est une violation grave. Et non seulement il agit ainsi mais environ 75% des Américains, selon le sondage que l'on consulte, sont opposés à cette guerre.

" Ce n'est donc pas seulement une violation constitutionnelle, c'est un acte dictatorial en contradiction avec une opinion publique profondément engagée. Nous verrons donc au fil de la semaine si certains des invertébrés qui peuplent le Congrès parviendront à se doter d'une colonne vertébrale et à réaffirmer un tant soit peu leur autorité constitutionnelle. Les réactions sont partagées bien sûr, les loyalistes, les trumpistes fidèles soutiennent pleinement cette démarche et ceux qui se montrent sceptiques à l'égard de Trump, même au sein du part républicain, adopte désormais une position différente. Fait intéressant, la condamnation la plus ferme de l'attaque est peut-être venue de l'ancienne partisane de Donald Trump, Marjorie Taylor Green. Mais d'autres voies républicaines semblent également reconnaître que si cette situation n'est pas corrigée, elle marquera la fin de la République américaine et de ses aspirations constitutionnelles.

" Cela pourrait être aussi grave pour les États-Unis. En effet, il existe différent degrés de gravité. Nous savons par exemple que quel que soit le camp qu'il emportera dans cette guerre qui ne se terminera pas en quelques jours mais qui présente les caractéristiques d'une guerre d'usure, les États-Unis vont dépenser une grande partie de leur arsenal déjà affaiblie par la défense de l'Ukraine par le passé et plus récemment par celle d'Israël. Ainsi, la capacité des États-Unis à répondre à d'autres défis, que ce soit en Europe ou dans la région Asie-Pacifique est considérablement réduite, quoi qu'il arrive.

" Et bien sûr, si certaines des estimations concernant les capacités iraniennes s'avèrent exactes, il n'est pas du tout certain que les États-Unis l'emportent. Et une défaite à ce niveau serait un extrême discrédit. Non seulement pour Donald Trump qui porte l'entière responsabilité de cette attaque. Ayant décidé que Netanyahou constituait une meilleure source d'autorité que le Congrès américain ou la Constitution, il s'est maintenant mis dans une position très précaire. Mais pour les États-Unis, ce serait une humiliation. Cela dévaluerait considérablement la réputation de l'armée américaine. Je ne vois donc rien de particulièrement positif qui puisse en sortir pour qui que ce soit et j'inclus dans cela mon propre pays, les États-Unis."

"That's the end, my friend..."

Si l'on parle clair et libre, on comprend que l'ambassadeur Freeman, homme d'une retenue et d'une sagesse extrêmes, mais aussi d'un caractère affirmé, nous annonce purement et simplement un risque très sérieux, voire irrésistible dans certaines circonstances, de déstabilisation institutionnelle et politique de la République. Dans les circonstances internes présentes, avec la 'générationEpstein' au pouvoir ou à la manoeuvre, divers États en situation de rébellion, c'est la porte très-grande ouverte sur la guerre civile et la désintégration du pays.

Cela n'a rien pour nous étonner, bien entendu, puisque nous ne cessons d'affirmer que c'est aux USA que se trouvent le cœur de la  GrandeCrise, et la dynamique latente pour la faire exploser dans toute sa puissance. Je vais donc  une fois encore faire appel à nos souvenirs, et à une citation qui a beaucoup servi depuis 2010 où elle fut initialement écrite, - laquelle justifierait aussi bien la chanson de Jim Morrison des 'Doors', - 'The End' ... Il s'agissait de l'interprétation d'un article de Chris Hedge sur le chef du mouvement néo-sécessionniste du Vermont, Thomas Naylor :

"Le mouvement [néo-sécessionniste de Naylor] considère à juste titre le Corporate Power comme une force qui a tellement corrompu l'économie ainsi que le processus électoral et judiciaire qu'elle ne peut plus être vaincue par les voies traditionnelles. Il sait que le Corporate Power, qui considère le monde naturel et les êtres humains comme des marchandises à exploiter jusqu'à épuisement ou effondrement, cannibalise rapidement la nation et pousse la planète vers une crise irrévocable. Il soutient que le Corporate Power ne peut être démantelé que par des formes radicales de révolte non-violentes et la dissolution des États-Unis. En tant qu'acte de révolte, il a de nombreux avantages.

" "La seule façon d'arrêter ces guerres est de cesser de les payer", m'a dit Naylor. "Le Vermont contribue pour environ $1,5 milliard au budget du Pentagone. Voulons-nous continuer à soutenir ces guerres ? Sinon, retirons-nous. Nous avons deux objectifs. Le premier est de rendre au Vermont son statut de république indépendante. Le second est la dissolution pacifique de l'empire. Je considère que ces deux objectifs se complètent mutuellement.""

" Enfin vient la citation, car Naylor comprend bien que la "dissolution pacifique de l'empire" est loin, très loin d'être acquise. Il évoque alors "l'effondrement de l'empire" : "Il y a trois ou quatre scénarios possibles de l'effondrement de l'empire. Une possibilité est une guerre contre l'Iran..." Et l'une des récentes reprises de cette citation (le  30 mars 2017) était saluée de ce commentaire : "Après tout, certes, ce serait une bonne manière de régler la "guerre civile" qui fait rage à Washington D.C." "

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