
par Jonathan Cook
Dans cette épouvantable guerre non provoquée, c'est Téhéran qui mène un combat d'arrière-garde pour rétablir un peu de bon sens géopolitique. Si l'Iran perd, Dieu seul sait où Israël et les États-Unis entraîneront ensuite le monde.
L'aveu fait cette semaine le secrétaire d'État américain Marco Rubio et repris par Mike Johnson, président de la Chambre des représentants, selon lequel Israël a forcé Washington à attaquer l'Iran a provoqué à juste titre la consternation.
Au risque d'être accusé d'antisémitisme, Rubio a fait valoir que l'administration Trump n'avait d'autre choix que d'attaquer l'Iran car Israël aurait de toute façon lancé une attaque, exposant les soldats américains à des représailles.
Rubio a déclaré : "Le président a pris une décision très sage : nous savions qu'Israël allait agir, nous savions que cela précipiterait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les attaquions pas de manière préventive, nous subirions des pertes plus importantes".
Rubio utilisait le terme "préventif" de manière anormale et trompeuse.
En droit international, l'agression est une application illégale de la force - le "crime international suprême", selon les principes établis en 1950 par le tribunal de Nuremberg chargé de juger les crimes de guerre. Mais il existe un facteur atténuant potentiel si l'État agresseur peut démontrer qu'il a agi de manière préventive pour prévenir une menace d'attaque plausible, immédiate et grave.
Rubio ne suggérait toutefois pas que les États-Unis avaient agi de manière "préventive" contre une menace iranienne. Il voulait dire que Washington avait agi de manière préventive pour empêcher son allié, Israël, de déclencher une série d'événements militaires qui auraient conduit à des pertes étasuniennes.
Si l'administration Trump avait vraiment agi de manière préventive, c'est Israël que les États-Unis auraient dû attaquer, pas l'Iran.
Un tigre de papier
Mais le commentaire de Rubio soulevait une autre question : pourquoi Washington n'a-t-il pas simplement interdit à Israël de déclencher une guerre contre l'Iran sans son accord ?
Après tout, Israël serait incapable de mener une quelconque attaque contre l'Iran sans le soutien crucial des États-Unis.
Israël avait besoin de l'aide des bases militaires américaines disséminées dans la région, ainsi que celle des États arabes qui hébergent ces bases.
L'attaque aurait été tout à fait inconcevable sans le soutien d'une armada massive de navires de guerre américains envoyés dans la région par Trump.
Israël ne peut résister aux représailles iraniennes que parce qu'il bénéficie de la protection des systèmes d'interception de missiles fournis et financés par les États-Unis.
Et pour couronner le tout, l'hégémonie d'Israël dans la région dépend des subventions massives des États-Unis - d'une valeur de plusieurs milliards de dollars par an - sans lesquelles son armée ne serait pas une des plus puissantes au monde.
En d'autres termes, Israël aurait été incapable de mener seul une guerre contre l'Iran. Sans les États-Unis, c'est un tigre de papier.
La remarque de Rubio suggère deux possibilités : soit les États-Unis, qui possèdent l'armée la plus puissante de l'histoire mondiale, sont sous la coupe du petit État d'Israël, soit Trump a mis volontairement son armée, la plus puissante de tous les temps, au service d'Israël.
Quoiqu'il en soit, il est difficile de concilier cela avec la promesse sans cesse réitérée de Trump de donner la priorité à l'Amérique.
C'est tellement évident que c'est probablement la raison pour laquelle Rubio a été contraint de revenir sur ses propos le lendemain. Entre-temps, Trump s'est empressé de prétendre que c'était lui qui avait forcé Israël à attaquer l'Iran, et non l'inverse.
Une folie géopolitique
La vérité la plus probable n'est pas qu'Israël ait forcé la main de Trump. C'est plutôt qu'il a été séduit par l'affirmation mensongère du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou selon laquelle une attaque contre l'Iran serait un jeu d'enfant - à condition de frapper à un moment où l'on serait sûr de tuer le guide suprême iranien, Ali Khamenei.
Une pareille frappe de décapitation, a-t-on fait croire à Trump, renverrait à sa "victoire" au Venezuela, lorsqu'il a kidnappé le président Nicolas Maduro à Caracas pour le traduire en justice à New York.
Au Venezuela, le mépris flagrant du droit international par les États-Unis équivalait à pointer un fusil chargé sur la tête de la remplaçante de Maduro, Delcy Rodriguez. Faites ce que nous disons, ou le nouveau président en paiera le prix.
Netanyahou savait exactement comment vendre à Trump, encore grisé par les effluves toxiques de cette aventure illégale, l'idée qu'il pourrait répéter l'opération en Iran et pareillement obtenir tout ce qu'il voulait du successeur de l'ayatollah.
C'est pourquoi, dans cette guerre catastrophique décidée par les États-Unis et Israël, c'est Téhéran qui mène une action d'arrière-garde pour rétablir un peu de bon sens géopolitique. Si l'Iran perd, et que les États-Unis gagnent sans y laisser trop de plumes, Dieu seul sait où Israël et Washington entraîneront le monde ensuite.
Le sort du monde est réellement entre les mains de Téhéran.
L'"israëlisation" des États-Unis
Ce que l'attaque conjointe contre l'Iran démontre le plus clairement, c'est à quel point Netanyahou a réussi, au cours du dernier quart de siècle, à "israéliser" Washington et le Pentagone.
Les États-Unis ont toujours mené des guerres d'agression illégales. Ils ont toujours été davantage des gangsters que des gendarmes mondiaux. Mais les impitoyables criminels dérangés et psychopathes qui dirigeaient Washington n'avaient apparemment pas encore donné toute leur mesure.
Netanyahou y a mis bon ordre. L'israélisation des États-Unis est maintenant totale et Trump n'a plus de limites. Cela se voit partout.
Mercredi, le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth - le titre traditionnel de "secrétaire à la Défense" semblait sans doute trop respectueux des lois - a cessé de faire semblant d'être une bonne personne.
Il a insisté sur le fait que les forces américaines agissaient " sans pitié " et que le régime iranien "était cuit". Les États-Unis allaient semer "la mort et la destruction 24 heures sur 24".
La veille, il avait exposé son plan d'action : "Pas de règles d'engagement stupides, pas de bourbier de reconstruction nationale, pas d'exercice de construction de la démocratie, pas de guerres politiquement correctes".
Ce n'est pas là la rhétorique traditionnelle des administrations américaines qui cherchent à afficher les valeurs supérieures de l'Occident ou prétendent mener une mission civilisatrice dans le reste du monde.
C'est la rhétorique de l'arrogance coloniale, du même militarisme médiéval qui caractérisent depuis longtemps les dirigeants israéliens.
Hegseth ressemblait beaucoup trop au général Moshe Dayan, ministre de la Défense israélien dans les années 1960. Ce dernier avait énoncé la célèbre doctrine militaire d'Israël : "Israël doit être comme un chien enragé, trop dangereux pour qu'on l'embête".
La tactique du "chien enragé"
Avant l'attaque, les États-Unis avaient passé des années à essayer d'affamer le peuple iranien pour le pousser à se soulever, tout comme Israël a enfermé et affamé le peuple de Gaza pendant quelque 16 ans, pour le pousser à renverser le Hamas.
Cette stratégie a échoué dans les deux cas. Pourquoi ? Parce qu'elle refusait de voir que les personnes maltraitées sont des êtres humains, qui choisiront toujours la liberté et la dignité plutôt que l'humiliation et la subordination.
Maintenant entraînés dans une guerre d'usure humiliante avec l'Iran, les États-Unis se déchaînent comme un "chien enragé", tout comme Israël l'a fait à Gaza, après avoir été humilié par l'évasion d'une journée du Hamas hors du camp de concentration dans lequel Israël avait emprisonné les Palestiniens de la bande de Gaza.
L'absence de "règles d'engagement" évoquée par Hegseth signifie que les États-Unis affichent désormais ouvertement que tout l'Iran est devenu une zone de tir libre, tout comme l'était Gaza.
Cela explique pourquoi l'une des premières cibles des frappes américaines et israéliennes a été une école primaire où plus de 170 personnes ont été tuées, pour la plupart des enfants de moins de 12 ans.
Selon des informations publiées même dans le journal conservateur Telegraph, les attaques américaines et israéliennes ont déjà provoqué une " apocalypse" à Téhéran. Les infrastructures civiles essentielles sont prises pour cible, telles que les hôpitaux, les écoles et les commissariats de police. Les zones résidentielles sont bombardées sans discernement, et les réserves alimentaires et médicales s'épuisent rapidement.
Rubio a promis que le pire était encore à venir.
Les États-Unis ont manifestement été gagnés par la logique perverse de la doctrine Dahiya, développée par Israël lors de ses attaques répétées contre le Liban et affinée au cours des deux ans et demi passés à Gaza.
Des ruines fumantes
La doctrine Dahiya va bien au-delà de la simple idée de guerre asymétrique inhérente à l'agression du plus fort contre le plus faible.
Selon cette doctrine, les victimes civiles ne sont plus des "dommages collatéraux" regrettables, résultant de frappes contre des cibles militaires. Au contraire, la population civile est considérée comme une cible tout aussi légitime que les infrastructures militaires.
La doctrine Dahiya a été élaborée par Israël du fait qu'il n'y avait pas d'objectifs de guerre significatifs qu'il aurait pu détruire lorsqu'il attaquait les Palestiniens qu'il contrôlait ou la résistance du Hezbollah au Liban.
Israël ne voulait pas seulement pacifier les Palestiniens. Il savait qu'il ne pouvait pas les pacifier indéfiniment, étant donné qu'il n'avait aucune intention de parvenir à un règlement politique avec eux. La fameuse solution à deux États était purement destinée au public occidental ; elle n'a jamais bénéficié d'un soutien significatif en Israël.
L'objectif d'Israël était plutôt de soumettre les Palestiniens à une violence écrasante et aveugle pour les terrifier et les forcer à fuir, dans un nettoyage ethnique de la région similaire à celui de 1948.
De même, au Liban, où la doctrine Dahiya a été mise en œuvre pour la première fois, l'objectif n'était pas de parvenir à un accord politique avec le Hezbollah par une démonstration de force. Le Hezbollah avait clairement indiqué qu'il ne se résignerait jamais à voir les Palestiniens disparaître de leur patrie.
L'objectif était d'infliger tant de souffrances au Liban que les autres sectes religieuses se retourneraient contre le Hezbollah et plongeraient le pays dans une guerre civile prolongée, laissant Israël libre de poursuivre l'expulsion - et désormais le génocide - du peuple palestinien.
Dans le cadre de la doctrine Dahiya, Israël a implicitement reconnu qu'il ne luttait pas simplement contre des militants, mais contre la société entière dont ces militants étaient issus. Il devait accepter l'idée qu'il n'y aurait ni victoire ni capitulation, au sens militaire traditionnel. Il lui fallait donc laisser derrière lui des tas de cendres fumantes.
À maintes reprises, Israël a utilisé une puissance de feu massive contre les infrastructures civiles et les zones résidentielles pour briser la volonté d'une société - et la ramener à "l'âge de pierre", pour reprendre la terminologie des généraux israéliens -, ce qui contraignait la population à consacrer toute son énergie à survivre plutôt qu'à résister.
C'est cela que Hegseth et Rubio déclarent aujourd'hui comme étant les objectifs de guerre de Washington en Iran. Une démonstration délibérée et sauvage de destruction massive sans autre but que la démonstration elle-même.
Une pathologie morbide
Ce n'est pas une stratégie gagnante, ni sur le plan militaire ni sur le plan politique. Ce n'est même pas une stratégie du tout. C'est l'expression de la pathologie morbide d'une secte.
C'est cette évidence qui explique le flot de plaintes des soldats américains à l'encontre de leurs commandants au cours des premiers jours de la guerre de Trump contre l'Iran. Il y en a eu au moins 110 jusqu'à présent, selon le reportage de Jonathan Larsen ici sur Substack.
Dans l'une d'elles, adressée à la Military Religious Freedom Foundation (MRFF), ils se plaignent qu'un commandant d'unité non combattante ait déclaré à des sous-officiers que Trump avait été "oint par Jésus pour allumer en Iran un feu qui donnerait le signal de l'Armageddon et marquerait son retour sur Terre".
Le département de la Guerre dirigé par Hegseth, un chrétien évangélique qui estime que l'Occident mène une "croisade" contre l'islam, semble faire fi des règles du premier amendement interdisant le prosélytisme au sein des forces armées.
La théocratisation des forces armées américaines n'est pas nouvelle. George W. Bush parlait déjà de "croisade" contre le terrorisme il y a près d'un quart de siècle. Mais le processus semble avoir atteint un point où les hauts gradés de la chaîne de commandement américaine font preuve d'une ferveur évangélique à l'égard d'une guerre dans laquelle Israël joue un rôle central.
Mikey Weinstein, président de la MRFF et ancien membre de l'armée de l'air qui a servi sous Ronald Reagan à la Maison-Blanche, a déclaré à Larsen que son groupe avait été "submergé" de rapports de soldats sur "l'euphorie de leurs commandants et de la chaîne de commandement quant au fait que cette nouvelle guerre"sanctionnée par la Bible"est clairement le signe indéniable de l'approche rapide de la"fin des temps"chrétienne fondamentaliste".
Dans les croyances de la "fin des temps", basées sur le Livre de l'Apocalypse, une terrible bataille entre le bien et le mal se déroule à Armageddon - un site situé dans le nord de l'Israël actuel - qui conduit au retour du Messie sur Terre et à un grand Enlèvement des chrétiens croyants pour aller au ciel avec Dieu.
Weinstein a ajouté : "Beaucoup de leurs commandants se réjouissent particulièrement de la violence de cette bataille, insistant sur le fait qu'elle doit être sanglante afin de se conformer à 100% à l'eschatologie chrétienne fondamentaliste de la fin du monde".
La parole de Dieu
Au cœur de ces croyances se trouve le rassemblement des juifs, en tant que peuple élu de Dieu, sur la terre d'Israël, une région beaucoup plus vaste que celle couverte par l'État moderne d'Israël.
Pour les fondamentalistes chrétiens tels que Hegseth et un nombre croissant de commandants américains, Israël est le catalyseur de la fin des temps.
Pour des raisons très évidentes, Israël entretient des liens étroits avec les nombreux fondamentalistes chrétiens aux États-Unis. Ceux-ci sont politiquement très actifs - leur vote a assuré la présidence à Trump - et ils considèrent Israël comme une question nationale d'une importance cruciale plutôt que comme une question de politique étrangère.
Ils souhaitent ardemment qu'Israël s'empare de vastes portions du Moyen-Orient et se moquent largement des conséquences pour les Palestiniens ou les autres peuples de la région.
Tout cela correspond parfaitement à l'idéologie défendue par Netanyahou et le commandement militaire israélien, qui a été pris en otage, il y a des années, par les mêmes fanatiques religieux extrémistes qui dirigent le mouvement violent des colons qui attaquent systématiquement les Palestiniens en Cisjordanie et leur volent leurs terres.
Alors que l'armée israélienne lançait son génocide à Gaza, Netanyahou a encouragé les soldats en leur disant qu'ils combattaient la nation d'Amalek, l'ennemi des anciens Israélites.
Dans la Bible, Dieu ordonne au roi Saül d'exterminer totalement les Amalécites, en mettant à mort tous les hommes, femmes, enfants et nourrissons, ainsi que tout le bétail.
Comme on peut le voir avec l'annihilation totale de Gaza, les soldats israéliens ont pris leur mission au pied de la lettre. Après tout, ils n'exécutaient pas seulement les ordres de Netanyahou, mais un ordre de Dieu.
Le "Choc des civilisations"
Netanyahou ne s'est pas contenté de sacraliser la guerre aveugle menée par son armée et celle des États-Unis. Il a également encouragé les sentiments racistes et antimusulmans aux États-Unis et en Europe afin de faciliter la tâche d'Israël dans sa destruction d'une grande partie du Moyen-Orient.
Il a vigoureusement promu l'idée d'un "choc des civilisations", l'idée qu'un "Occident judéo-chrétien" est engagé dans une guerre permanente générale contre la barbarie supposée du monde islamique.
La synergie entre une armée américaine sous l'emprise du fondamentalisme chrétien et une armée israélienne sous l'emprise d'un suprémacisme juif inspiré de la Bible est aujourd'hui clairement visible en Iran.
Cette machine militaire combinée n'a aucun intérêt à respecter les droits humains.
Elle ne fait aucune distinction entre les cibles civiles et militaires.
Elle donne la priorité à la sécurité de ses propres soldats - en tant qu'exécuteurs de la providence divine - plutôt qu'aux civils que ces soldats attaquent.
Et elle croit qu'en détruisant toute vie en Iran, elle fait la volonté de Dieu.
Tel est le véritable visage de la machine de guerre qui soutient la "civilisation occidentale". Telles sont les véritables valeurs pour lesquelles l'Occident se bat en Iran. Le reste n'est qu'un écran de fumée.
source : Jonathan Cook
traduction Dominique Muselet