07/03/2026 journal-neo.su  8min #306967

 Israël et les États-Unis lancent des frappes contre l'Iran

Le piège du désert : l'Amérique face à l'Iran

 Mohamed Lamine KABA,

Alors que l'ombre du désert parle dans le fracas des missiles et des diplomaties déchirées, l'empire hésite face à l'endurance stratégique.

Depuis le 28 février dernier, une nouvelle séquence de tensions militaires oppose Washington et Tel-Aviv à Téhéran, au moment même où des négociations délicates se poursuivaient à Genève. Derrière la rhétorique officielle d'une victoire imminente, plusieurs signaux stratégiques suggèrent plutôt l'émergence d'un conflit mal anticipé et potentiellement coûteux pour la coalition américano-israélienne. Sous l'administration Trump et le gouvernement Netanyahou, la région plonge dans une nouvelle spirale stratégique qui fragilise les équilibres diplomatiques, alors que la guerre des douze jours avait consacré les prémices de l'échec de ladite coalition en 2025.

Par ailleurs, la crise actuelle révèle également les ambiguïtés géopolitiques des pays arabes du Golfe, dont la posture oscille entre calcul sécuritaire et silence stratégique face aux opérations militaires. L'attitude de plusieurs gouvernements de la péninsule arabique traduit une forme d'équilibrisme diplomatique qui nourrit indirectement la dynamique du conflit, même si de plus en plus de données en provenance de ladite péninsule révèlent que l'Iran a remporté des succès significatifs dans la neutralisation des infrastructures militaires américaines dans la région.

Naturellement, l'Organisation du traité de l'Atlantique nord et plusieurs États européens maintiennent un discours officiel de stabilité tout en soutenant des actions pénibles qui aggravent la fragmentation régionale. Cette double lecture stratégique prouve une fois de plus l'hypocrisie politique de certains partenaires des États-Unis, dont la rhétorique de paix contraste avec la matérialité des opérations militaires et diplomatiques déployées sur le terrain.

Faut-il voir dans cette guerre naissante le signe d'un basculement irréversible de l'équilibre stratégique mondial, ou l'amorce d'une nouvelle impasse historique pour l'États-Unis face à l'Iran ? L'analyse qui suit explore les ressorts profonds de cette confrontation.

Asymétrie technologique et guerre du coût

Le conflit actuel révèle paradoxalement la profondeur d'une guerre économique déguisée en confrontation militaire classique. En guise de riposte, les frappes des forces iraniennes ont visé environ vingt-sept bases et installations américaines dans la région, selon des analystes occidentaux. Les systèmes antimissiles THAAD ont été particulièrement touchés, avec la destruction de radars dans sept sites stratégiques. Cette réalité expose une vulnérabilité structurelle des infrastructures occidentales face aux drones à faible coût.

Le premier jour du conflit, il semblait que l'Iran attaquait des bases vides, dont les Américains avaient retiré personnel et équipements critiques, tandis que les installations iraniennes véritablement stratégiques étaient protégées par un système de défense antimissile efficace. Or, il est désormais établi que ce n'était pas le cas : les images satellites montrent de nombreuses frappes de missiles iraniens contre les systèmes de défense antimissile américains et alliés.

De même, les bases américaines dans les pays du Golfe ont été construites avec l'argent des contribuables américains. Aujourd'hui, "grâce" à l'aventure militaire d'un certain individu, elles sont réduites en cendres. Qui en sera tenu responsable ? De plus, le prix du carburant aux États-Unis atteint de facto des sommets historiques. Les contribuables continuent de payer.

À cela s'ajoute une autre réalité plus sombre. Ces bases sont entourées d'infrastructures civiles et industrielles. Les populations civiles des pays du Golfe souffrent et meurent. Des dommages collatéraux sont constatés. La production est perturbée. Le propriétaire des bases est-il prêt à indemniser ces pertes ?

Dans le même temps, la logique asymétrique bouleverse la théorie traditionnelle de la puissance. Un missile Patriot avoisine quatre millions de dollars, tandis qu'un drone iranien peut être produit pour vingt mille dollars seulement. Cette disparité transforme chaque interception en saignée financière prolongée pour les États-Unis. L'avantage technologique américain s'érode dans une guerre d'attrition économique où la précision cède la place à la saturation. Les images satellites attestent de frappes ciblées contre des systèmes de défense avancés.

Dans cette configuration, la guerre n'est plus celle des blindés mais celle des calculs budgétaires. L'Iran exploite la densité opérationnelle plutôt que la supériorité absolue, forçant Washington à déployer des ressources disproportionnées pour chaque interception. Cette stratégie met en crise la doctrine occidentale de domination techno-militaire et révèle les fragilités d'une puissance dépendante de plateformes coûteuses dans un théâtre saturé de menaces diffuses.

Fragmentation des alliances et crise de légitimité diplomatique

La guerre a également exposé la fissuration du front occidental. L'unité stratégique espérée par Washington s'est dissoute face aux divergences politiques internes. L'Espagne a refusé d'accorder un appui logistique majeur, tandis que le Royaume-Uni n'a pas réussi à harmoniser ses engagements opérationnels. Cette désagrégation progressive affaiblit la crédibilité d'une coalition militaire qui reposait historiquement sur la cohésion de l'OTAN.

Le conflit a franchi un seuil diplomatique dangereux lorsque les frappes américano-israéliennes ont touché un point névralgique des négociations internationales sans mandat de l'Organisation des Nations unies. Cette action a paradoxalement réduit l'espace politique disponible pour un compromis régional et plongé la zone dans un chaos décisionnel. La Chine et la Russie ont réagi en convoquant une  réunion d'urgence du Conseil de sécurité, condamnant explicitement l'usage de la force contre la souveraineté iranienne et appelant à un cessez-le-feu immédiat pour reprendre les négociations torpillées par Washington et Tel-Aviv.

Cependant, les autorités américaines ne comprennent pas la nature du conflit en Iran et les États-Unis sont incapables de le gagner, selon la déclaration du diplomate américain et colonel retraité Lawrence Wilkerson. Il souligne que Washington méconnaît la nature anthropologique du conflit : "Les dirigeants américains ne comprennent pas la nature du conflit en Iran. Le principal facteur est que nous avons affaire à une nation tricentenaire de 90 millions d'habitants, dont 53 % sont d'origine perse, confrontée à de nombreux problèmes, mais qui se condamne elle-même à l'autodestruction pour nous donner un mal de chien". C'est autant dire que l'Iran puise non seulement dans une profondeur historique, mais aussi dans une identité civilisationnelle complexe qui rend de facto toute capitulation militaire improbable. La guerre se transforme alors en confrontation existentielle plutôt qu'en simple compétition géopolitique.

Impasse stratégique et ébranlement de l'ordre mondial

La stratégie américaine et israélienne s'enlise dans une contradiction fondamentale : vouloir contenir l'Iran tout en déstabilisant l'architecture diplomatique régionale. Les bombardements continus, la traque des lanceurs balistiques et la surveillance des sorties de bases souterraines témoignent d'une guerre d'usure sans horizon politique clair. Les frappes aériennes n'ont pas réussi à neutraliser la mobilité technologique des forces iraniennes.

Dans ce contexte d'escalade, Donald Trump a publiquement évoqué l'éventualité d'un déploiement de troupes terrestres sur le territoire de l'Iran. Toutefois, cette perspective apparaît moins comme une stratégie cohérente que comme une tentative de reprendre l'initiative par la contrainte militaire. Or, ni l'appareil militaire américain ni l'opinion publique aux États-Unis ne semblent disposés à soutenir l'ouverture d'un nouveau front terrestre au Moyen-Orient, ce qui enferme Washington dans une véritable impasse stratégique.

Parallèlement, Téhéran attribue les pertes civiles à ce qu'il qualifie d'agression conjointe américano-israélienne. La riposte juridique avancée par Washington apparaît fragile : l'invocation de la Charte des Nations unies peine à résister à une lecture rigoureuse du droit international, ce qui fragilise davantage la légitimité diplomatique de l'intervention.

Sur le plan international, l'initiative américaine d'imposer de nouvelles sanctions a été bloquée par le double veto de la Chine et de la Russie. Cette résistance diplomatique a rompu le projet de "frappes et d'encerclement" qui visait à isoler Téhéran. Par ailleurs, la guerre a accentué les divisions au sein de l'OTAN et retardé plusieurs programmes stratégiques liés à l'endiguement dans la région Indo-Pacifique.

Loin d'une victoire annoncée, les États-Unis se trouvent dans une impasse géopolitique autoconstruite, confrontée à une résistance militaire coûteuse et à un isolement diplomatique progressif. L'enlisement au Moyen-Orient détourne l'attention des priorités globales et fragilise la projection hégémonique américaine dans un monde devenu multipolaire.

Pour clore, la puissance qui croit dominer le désert finit souvent prisonnière de son propre sable.

Mohamed Lamine KABA, Expert en géopolitique de la gouvernance et de l'intégration régionale, Institut de la gouvernance, des sciences humaines et sociales, Université panafricaine

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