
par François Vadrot et Fausto Giudice
En 1953, les USA et le Royaume-Uni ont orchestré un coup d'État en Iran qui a renversé le Premier ministre Mohammad Mossadegh, le premier dirigeant démocratiquement élu d'un grand pays musulman. Cette intervention, menée pour reprendre le contrôle du pétrole iranien, a marqué une étape clé dans la transition du colonialisme au néocolonialisme.
Le récent assassinat par bombardement, perpétré par les USA et Israël, du guide spirituel de l'Iran, l'ayatollah Ali Khamenei, a été un spectacle extraordinaire d'assassinat d'État. Une conséquence imprévue pourrait être l'effondrement du système du pétrodollar, un pilier clé du néocolonialisme et de l'hégémonie usaméricains.
Si l'objectif stratégique des USA et d'Israël était de décapiter la direction iranienne et d'intimider la nation, tout indique jusqu'à présent que l'effet a été catastrophiquement contre-productif. L'assassinat d'un guide spirituel, même s'il était contesté en Iran, a uni de larges pans du monde musulman dans l'indignation.
L'importance du système du pétrodollar pour les USA explique en grande partie pourquoi Trump a risqué une guerre régionale pour éliminer le guide spirituel iranien. L'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro s'inscrit dans le même schéma. Comme l'Iran, le Venezuela possède d'immenses réserves énergétiques et développe des liens croissants avec la Chine.
Suivre l'argent
Après l'effondrement de l'étalon-or de Bretton Woods en 1971, les USA ont obtenu un accord avec l'Arabie saoudite en 1974 stipulant que le pétrole serait exclusivement facturé en dollars US.
Cela a créé une demande artificielle et perpétuelle pour la monnaie US : toute nation ayant besoin de pétrole doit d'abord se procurer des dollars, forçant ainsi le monde à subventionner la domination économique usaméricaine.
Cet arrangement illustre ce que le président ghanéen Kwame Nkrumah a le premier identifié comme le néocolonialisme : la condition dans laquelle les États possèdent "tous les attributs extérieurs de la souveraineté internationale" tout en étant en réalité "dirigés de l'extérieur". Il a détaillé ce concept dans son livre de 1965, " Le néocolonialisme, dernier stade de l'impérialisme".
Àla différence du colonialisme classique, qui impliquait une occupation territoriale directe et un contrôle administratif, le néocolonialisme opère par la domination économique, les structures de la dette et les mécanismes monétaires qui perpétuent l'extraction sans les charges de l'empire formel. Le pétrodollar représente l'instrument parfait du néocolonialisme : invisible, auto-renforcé et pratiquement inévitable.
L'Iran a toujours été le maillon faible de cette architecture. Lorsque Mohammad Mossadegh a osé nationaliser l'Anglo-Iranian Oil Company (plus tard British Petroleum), la CIA et le MI6 ont orchestré un coup d'État. Le dirigeant britannique de l'époque, Winston Churchill, avait travaillé pour cette compagnie pétrolière avant d'entrer en politique.
Après avoir renversé Mossadegh, les USA ont installé la dictature brutale du Shah, qui a régné pendant 26 ans jusqu'à ce que la révolution islamique de 1979 éjecte l'influence usaméricaine. Cette révolution religieuse a créé la seule grande puissance régionale qui n'a pas subordonné sa politique pétrolière aux intérêts usaméricains.
Aujourd'hui, les six États quasi féodaux du Golfe sont cruciaux pour le système du pétrodollar. Tous hébergent des bases militaires usaméricaines et participent au pacte du pétrodollar, recyclant leur richesse pétrolière en titres et en systèmes d'armement usaméricains. Les avoirs des États du Golfe en titres US dépassent 1 000 milliards de dollars, et leurs fonds souverains gèrent environ 4 900 milliards de dollars d'actifs profondément intégrés aux marchés occidentaux. L'Iran se tient en dehors de cet arrangement, échangeant son pétrole en euros, yuans et roupies, tout en encourageant activement ses partenaires commerciaux à abandonner le dollar.
Les forces usaméricaines utilisant l'espace aérien de leurs États clients dans le Golfe pour attaquer l'Iran, Téhéran a riposté en lançant des missiles précisément sur ces États du Golfe qui accueillent des bases usaméricaines - Bahreïn, le Koweït, le Qatar et les Émirats arabes unis - frappant les symboles de leur complicité dans l'ordre néocolonial.
Le prétexte nucléaire
La raison officielle de la mort du dirigeant iranien et de l'élargissement de la guerre s'est concentrée sur le programme nucléaire iranien. Mais cette justification ne résiste pas à l'examen.
L'Iran a toujours maintenu que ses activités nucléaires sont pacifiques, et de multiples évaluations des services de renseignement usaméricains ont confirmé que l'Iran a suspendu tout programme d'armement organisé en 2003. Malgré un accès sans précédent aux inspections, l'Agence internationale de l'énergie atomique de l'ONU n'a jamais produit de preuve crédible d'un détournement vers le développement d'armes.
L'hypocrisie est stupéfiante. Les USA, qui maintiennent un arsenal d'environ 5 000 ogives nucléaires, n'ont jamais signé le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires, un accord qui vise à interdire toutes les explosions nucléaires dans le monde. Israël, la seule puissance nucléaire de la région, possède environ 90 ogives tout en maintenant une politique d'ambiguïté délibérée et en refusant de signer le Traité de non-prolifération nucléaire. L'Inde, qui a testé des armes nucléaires en 1974 et 1998, a été récompensée par un accord de coopération nucléaire civile plutôt que par des sanctions.
Ce qui menace également l'ordre du pétrodollar, c'est une percée iranienne dans la technologie nucléaire pacifique. Si l'Iran maîtrise l'ensemble du cycle du combustible nucléaire, il atteint l'indépendance énergétique - et avec elle, la capacité d'allouer une plus grande partie de son pétrole à l'exportation dans des monnaies autres que le dollar. Chaque mégawatt d'électricité d'origine nucléaire en Iran est un défi direct à l'hégémonie du dollar, libérant du pétrole pour des marchés qui commercent de plus en plus en renminbis, roupies et roubles. La question nucléaire n'a jamais concerné les armes : elle a toujours concerné la souveraineté.
Banqueroute morale
La banqueroute morale de l'ordre mondial a été exposée par la réponse internationale à la mort de Khamenei. Alors que la Chine et la Russie ont condamné l'attaque, les dirigeants européens ont pour la plupart seulement fait de tièdes déclarations appelant à la "retenue", bien que l'Espagne ait refusé l'accès à ses bases aux USA et que le Royaume-Uni ait limité l'utilisation usaméricaine de son territoire à des opérations "défensives".
C'est parce que l'Europe, en tant que vassale du système du pétrodollar, hésite à remettre en question le cadre qui maintient ses économies dans la dépendance du commerce de l'énergie libellé en dollars.
Le Premier ministre indien Narendra Modi a lancé des appels à la désescalade mais n'a pas condamné l'assassinat de Khamenei, s'alignant ainsi effectivement sur les forces (néo)coloniales qui ont autrefois subjugué le sous-continent.
Au-delà des erreurs de calcul stratégiques, l'assassinat de Khamenei a enfreint une norme fondamentale des relations internationales. Bien que les États aient longtemps pratiqué des assassinats ciblés de dirigeants militants, l'assassinat d'un chef d'État étranger représente une escalade sans précédent. Cela signale qu'aucun responsable iranien, civil ou religieux, ne peut s'engager en toute sécurité dans la diplomatie internationale.
Le moment de l'attaque, qui a eu lieu quelques jours seulement après que les émissaires de Trump ont négocié avec le ministre iranien des Affaires étrangères à Genève, a aggravé cette rupture. Oman avait vendredi fait état de ce qu'il a appelé une "percée", l'Iran acceptant de ne pas stocker d'uranium. En attaquant alors que les négociations étaient en cours, les USA ont démontré que leur engagement en faveur de la diplomatie dépend de leur capacité à dicter les termes. Les déclarations ultérieures de Trump ont confirmé cette interprétation. Parlant comme un mafieux new-yorkais, il a déclaré à ABC News : "Je l'ai eu avant qu'il m'ait eu."
Boucler la boucle du néocolonialisme
L'Iran encadre tragiquement l'essor et la chute potentielle du néocolonialisme. Le coup d'État de 1953 qui a renversé Mossadegh a inauguré l'ère moderne de la domination économique menée par les USA au Moyen-Orient, établissant le modèle pour les interventions ultérieures au Guatemala, au Chili et dans des dizaines d'autres pays. L'assassinat de Khamenei pourrait potentiellement signaler un changement significatif.
Le système du pétrodollar, qui semblait éternel il y a une décennie, est aujourd'hui confronté à des défis existentiels de multiples directions. La Chine échange du pétrole en yuans, la Russie a abandonné le dollar pour la plupart de ses transactions énergétiques, et les nations BRICS discutent activement d'alternatives à l'hégémonie du dollar. Comprenant les tendances actuelles, l'Arabie saoudite a commencé à accepter le renminbi pour les ventes de pétrole à la Chine. L'Inde et l'Iran ont RENDU opérationnel un mécanisme de paiement en roupies-rials. Chaque transaction qui contourne le système financier usaméricain contribue à construire l'infrastructure d'un monde post-dollar.
En dépassant les bornes de manière si flagrante, les USA ont accéléré les forces mêmes qui cherchent à démanteler l'ordre néocolonial. L'assassinat était destiné à démontrer la puissance usaméricaine : il a plutôt révélé le désespoir de Washington et la banqueroute morale de son élite politique.
La mort d'un guide spirituel ne peut préserver un système qui a perdu sa légitimité morale. Le pétrodollar repose sur le consentement, aussi contraint soit-il. Une fois que ce consentement s'évapore - dès que les nations réalisent qu'elles peuvent commercer sans intermédiation du dollar - tout l'édifice s'effondre.
La question n'est pas de savoir si l'ordre néocolonial prendra fin, mais ce qui le remplacera. La réponse appartient aux peuples du Sud global, qui doivent s'assurer que le démantèlement de l'hégémonie du dollar ne signifie pas simplement substituer un maître à un autre.
La longue lutte de l'Iran contre la domination - de la nationalisation de Mossadegh au martyre de Khamenei - offre une leçon : la souveraineté ne se donne pas, elle s'affirme. L'agonie du pétrodollar sera violente, mais de ses ruines pourrait enfin émerger l'indépendance authentique qui a été promise en 1953 et volée en une seule nuit.
Quand les générations futures écriront l'histoire de ce moment, elles noteront que l'ordre ancien n'est pas mort dans un murmure, mais par une frappe de drone sur Téhéran. Elles se demanderont : où étaient les dirigeants du Sud global lors du dernier grand crime du néocolonialisme ? L'Inde, de toutes les nations, devrait avoir une réponse. Son silence la juge.
source : AsiaTimes via Spirit of Free Speech