par Thierry Meyssan
"L'Axe de la résistance", la plus importante force militaire du Moyen-Orient, a soudainement disparu. Nous devons prendre conscience des raisons idéologiques de sa dislocation. Ce qu'il était devenu n'avait plus de rapport avec ce qu'il était à sa création. Nous devons nous interroger sur ses erreurs pour ne plus avoir à en subir les conséquences.

Le Guide de la révolution de la République islamique d'Iran, l'ayatollah Ali Khamenei, et le Guide général par intérim de la Confrérie des frères musulmans, Salah Abdel Haq.
Permettez-moi, pour une fois, de ne pas vous adresser une analyse de la situation géopolitique, mais un témoignage et une réflexion.
"L'Axe de la résistance" est un concept de la défense iranienne, basé sur la mobilisation des minorités chiites au Moyen-Orient. Au départ, il s'agissait de capitaliser l'attrait de la révolution islamique de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny en armant et en organisant les minorités chiites. Cette révolution était une libération du colonialisme anglo-saxon. Protéger l'Iran était, pour tous ceux qui luttaient contre le colonialisme, une nécessité. L'interprétation de l'islam de l'imam Khomeiny transformait le dolorisme chiite en une force : l'imam Ali avait lutté pour la justice. Son exemple ouvrait la voie de tous vers le paradis.
Cependant, ce système de mandataires (proxys) violait la souveraineté des États où ces minorités se dotaient de milices. Il devint insupportable à tous les États, en 2011, avec le soulèvement de la majorité chiite au Bahreïn et la tentative, qui s'ensuivit, de renversement de la famille régnante sunnite, les Al Khalifa.
C'est le moment où Qassem Soleimani fut nommé major général. Il transforma alors l'Axe de la résistance en offrant à chacun de ses membres de devenir indépendant et de mener lui-même, là où il se trouve, la révolution anti-impérialiste de l'imam Khomeiny. En quelques années, l'Iran n'eut plus de mandataires, mais des milices étrangères alliées. Des chrétiens et des sunnites s'ajoutèrent aux combattants, historiques, de la base chiite. La crainte que chacun d'eux inspirait aux pouvoirs en place ne cessait de grandir. Avec l'Iran et la Syrie, le Hezbollah et Hachd al-Chaabi, Ansar Allah et bien d'autres encore, "L'Axe de la résistance" devint la plus importante force armée du Moyen-Orient.
Le Guide de la révolution, l'ayatollah Ali Khamenei, poursuivant l'ambition de réunir sous son autorité la totalité du monde musulman, commença à nouer des liens avec toutes sortes de groupes ne partageant pas la conception de l'anti-impérialisme de l'imam Khomeiny. Il commença à armer le Hamas, branche palestinienne de la Confrérie des Frères musulmans, qui admis en son sein, en 2014, des résistants palestiniens.
Le Hamas, historiquement, s'était formé lors de l'adhésion à la Confrérie des Frères musulmans des disciples d'Izz al-Din al-Qassam (1882-1935) (d'où le nom de Brigades Izz al-Din al-Qassam choisi par les combattants du Hamas). La stratégie du Hamas se caractérise par l'absence de distinction entre des cibles militaires et civiles ; un mode d'action militaire, qu'en Occident, on nomme le "terrorisme". C'est Izz al-Din al-Qassam qui organisa les pogroms de 1935 en Palestine.
En 2011 ou 2012, je ne sais plus exactement, l'ayatollah Ali Khamenei m'a invité à la conférence panislamiste qu'il avait convoqué à Téhéran. Je suis catholique, mais il me considérait comme "musulman", vu le combat que je menais pour la vérité. Toutes les sectes musulmanes du monde entier étaient représentées, des ismaéliens aux talibans, des wahhabites aux soufis. Durant les repas, je me rendais d'une table à l'autre et suivais les discussions. Comme je ne parle, ni l'arabe, ni le farsi, je posais quelques questions en anglais. Je me rendis vite compte, à quel point, chacun disait du mal des autres. L'unité n'était qu'une façade. Je fus frappé de l'animosité que les Frères musulmans et Al-Qaeda manifestaient vis-à-vis du guide suprême qui les avait invités.
J'en reviens au Hamas. Il est absurde de le juger dans son ensemble, sans percevoir les deux courants qui le forment, à partir de 2014. Il était très difficile, pour des Palestiniens, de rejoindre des réseaux de résistance clandestins. Le Hamas avait été élu, à Gaza, en 2007. Il était devenu visible. Des Palestiniens, déçus par le Fateh, ont commencé à le rejoindre. En 2014, lorsqu'il est devenu évident que les jihadistes avaient été vaincus, en Syrie, par Bachar el-Assad, les nouveaux arrivants au Hamas ont plaidé pour que le groupe coupe ses liens avec la Confrérie des Frères musulmans qui avait lutté contre la République arabe syrienne. Sur tous les papiers à-en-tête de l'organisation, la mention "Branche palestinienne de la Confrérie des frères musulmans" a été supprimée.
Bachar el-Assad avait combattu le Hamas, en 2012, lorsque celui-ci était venu - accompagné de pisteurs du Mossad israélien et de combattants d'Al-Qaeda - massacrer des leaders palestiniens réfugiés à Yarmouk (agglomération de Damas). Pourtant, il invita le maire de Gaza, Khalil Hayya, le 19 octobre 2022. Mais il refusa toujours de recevoir les Frères musulmans de l'organisation. Il faut bien comprendre ce conflit : le Hamas et les Frères musulmans se battent pour établir un califat ; un État musulmans qui, petit à petit, couvrirait la terre entière. Au contraire, les anti-impérialistes se battent pour établir un État palestinien qui serait inclus dans un État binational judéo-arabe. Les documents officiels du Hamas, post-2014, entretiennent le flou sur ce sujet.
J'ai rencontré l'ambassadeur du Hamas à Téhéran, lors d'un repas donné par le ministre des Affaires étrangères iranien, en 2012 ou 2013. Lui était assis à la droite du ministre et moi, face à lui. J'ai commencé à le prendre à partie en lui demandant pourquoi son organisation avait assassiné mes amis palestiniens du FPLP à Damas. Il a nié ce dont je parlais. Le ton est monté. Toute la table se taisait. Le ministre observait, sans mot dire, me laissant longuement parler. Puis, soudain, il a mis fin à l'algarade et au déjeuner.
Le 18 juin 2025, c'est-à-dire après la chute de Bachar el-Assad, le Guide général par intérim des Frères musulmans, Salah Abdel Haq, proposa à l'ayatollah Ali Khamenei de faire "l'unité de l'oumma islamique" pour faire face à l'"ennemi commun" qui est "l'entité sioniste". Il faut toujours savoir hiérarchiser ses priorités. En acceptant ce compromis, Ali Khamenei a certes gagné du pouvoir et raffermi l'unité du monde musulman, mais il a abandonné son idéal principal : l'égalité entre tous les hommes.
Les prisonniers israéliens de la résistance palestinienne furent en général bien traité, comme en ont attesté les otages. Mais, dans certains cas, ils ne le furent pas du tout. Nous savons maintenant que le chef du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, avait ordonné de les affamer.
L'unité panislamiste s'est effondrée de ses propres contradictions, avec l'opération "Déluge d'Al-Aqsa". Le 7 octobre 2023, le Hamas lança une vaste attaque contre Israël, probablement avec la complicité de Benyamin Netanyahou. J'ai immédiatement évoqué cette hypothèse, dans des articles et des vidéos. En Israël, la Knesset a interdit d'y faire référence, sous peine de cinq ans de prison, et la censure militaire a interdit tout article discutant cette hypothèse. On ne saura la vérité que lorsque la paix et la démocratie seront revenues en Israël.
Le Hezbollah et Ansar Allah refusèrent de rejoindre le Hamas dans son combat contre l'État juif, mais ils finirent par accepter de le faire pour stopper les massacres de civils palestiniens. L'horreur et l'effroi que nous avons tous vécus à ce moment-là étaient de mauvais conseil. Encore une fois, beaucoup d'entre nous sont repartis dans un conflit raciste, opposant juifs et arabes, alors qu'à mon sens, le seul combat qui soit juste est celui pour l'égalité entre tous les hommes.
Insensiblement "l'Axe de la résistance" se trouva à mener un combat qui n'était pas le sien, contre l'existence d'un État exclusivement juif. Il dressa les États-Unis contre lui et sera écrasé par eux. Ce qui a suivi, avec l'assassinat du sayyed Hassan Nasrallah - un laïque qui n'envisageait pas de faire du Liban un État religieux - ne fut que le début de la fin.
L'ayatollah Ali Khamenei, le guide la révolution de la République islamique d'Iran, a été assassiné par Israël, avec l'assentiment du président Trump, après qu'il a accepté de se joindre aux antisémites du Hamas.
Nous devons tirer des leçons de nos expériences. Toutes les alliances ne sont bonnes à souscrire : prenons garde, nous ne pouvons pas vaincre aux côtés d'individus qui différent de nous sur le point crucial de l'égalité entre tous les hommes. Ils sont nos ennemis tout autant que ceux que nous combattons aujourd'hui.
Ce n'est pas un hasard si des éléments de la gauche européenne, qui ont soutenu le Hamas dans son ensemble, en viennent aujourd'hui à soutenir des anti-démocrates, comme les prétendus "anti-fascistes" : des miliciens qui tuent ceux qui ne pensent pas comme eux.
Il n'y a pas de déshonneur à se replier devant un adversaire militairement supérieur et à endurer des années de résistance, mais il y en a un à vaincre aux côtés des ennemis du genre humain.