13/03/2026 reseauinternational.net  7min #307645

 Pourquoi l'Iran a déjà gagné la guerre ?

Khayal Muazzini : Trump ne peut vaincre l'Iran que sur sa Playstation

par Christelle Néant

L'Iran a officiellement déclaré que le conflit avec les États-Unis et Israël n'était plus "limité". Dans une interview exclusive, le journaliste iranien spécialiste des relations internationales Khayal Muazzini explique pourquoi Téhéran considère les événements actuels comme le début d'une guerre de grande ampleur, si l'Iran est prêt à bloquer le détroit d'Ormuz et comment les menaces de Donald Trump sont perçues dans le pays.

Christelle Néant : Comment évalue-t-on aujourd'hui en Iran la phase actuelle du conflit ? S'agit-il toujours d'un affrontement militaire limité ou d'une campagne prolongée aux conséquences durables pour la région ?

Khayal Muazzini : Aujourd'hui, en Iran, la phase actuelle du conflit n'est plus perçue comme un affrontement limité. Ce qui se passe actuellement est considéré par beaucoup comme le début d'une campagne plus longue aux conséquences graves pour l'ensemble de la région. Le professionnalisme dont les forces militaires iraniennes ont fait preuve dans cette guerre a suscité un sentiment de fierté tant chez le peuple iranien qu'auprès de la communauté internationale.

L'Iran a montré qu'il était capable de créer en peu de temps une situation extrêmement difficile pour les États-Unis et le régime sioniste dans la région. Je pense que nous ne sommes qu'au début d'événements bien plus importants.

L'Iran se prépare à cette guerre depuis de longues années et a développé à la fois son potentiel militaire et un plan stratégique pour mener le conflit. C'est donc l'Iran, et non les États-Unis ou les pays occidentaux, qui décidera de l'issue de cette confrontation. Dans les jours à venir, selon moi, la guerre pourrait entrer dans une nouvelle phase, et le sang de nos martyrs coûtera très cher à toute la région. Cette guerre dépasse déjà le cadre d'un simple affrontement militaire et se transforme progressivement en une confrontation géopolitique qui pourrait modifier l'équilibre des forces dans tout le Moyen-Orient.

Christelle Néant : Les responsables américains affirment que l'Iran a subi de lourdes pertes en matière d'infrastructures militaires. Comment ces déclarations sont-elles perçues dans la société iranienne et dans les cercles d'experts ? Correspondent-elles à ce qui se dit à l'intérieur du pays ?

Khayal Muazzini : Bien que Trump tente de façonner l'opinion publique avec ses déclarations, les opérations militaires réelles de l'Iran et la situation dans la région sont visibles aux yeux de tous. Les paroles de Trump ont déjà perdu de leur sérieux et de leur poids politique dans la perception du public. Chaque fois qu'il fait des déclarations fracassantes, l'Iran, par ses actions, détruit ce jeu d'information et montre au monde où se trouve la vérité.

Trump ne peut vaincre l'Iran que sur sa PlayStation, mais pas sur le vrai champ de bataille.

En ce qui concerne la société iranienne, ces déclarations n'y sont pratiquement pas prises au sérieux. Le peuple iranien a désormais confiance en la force militaire de son pays et connaît bien le potentiel de son propre système de défense. C'est pourquoi les gens ne courent pas se réfugier dans le métro ou les abris, mais continuent à vivre normalement, restent chez eux et conservent leur calme. Cela démontre un haut niveau de confiance publique et la compréhension que l'État contrôle la situation et dispose de capacités suffisantes pour poursuivre l'affrontement.

Christelle Néant : Les États-Unis affirment également que l'Iran pourrait voir ses stocks de missiles diminuer. Cette question est-elle débattue à l'intérieur du pays et les experts iraniens considèrent-ils ces évaluations comme réalistes ?

Khayal Muazzini : Comme je l'ai déjà dit, l'Iran se prépare à cette guerre depuis de nombreuses années et a envisagé tous les scénarios possibles. Si l'on se souvient de la guerre Iran-Irak, à l'époque l'Iran n'avait pas une telle force militaire, mais le peuple iranien a pu mener la guerre pendant huit ans et tenir bon. Aujourd'hui, l'Iran possède un tout autre niveau de potentiel militaire et de capacités de défense.

Le pays dispose d'une industrie de missiles développée, d'une production d'armements propre et d'une longue expérience de la résistance à la pression des sanctions et à la pression militaire.

Parler d'un épuisement rapide des capacités du pays n'est tout simplement pas sérieux. L'Iran a abordé cette guerre avec une stratégie préparée à l'avance, conçue non pas pour quelques jours, mais pour un affrontement à long terme. C'est pourquoi, à l'intérieur du pays, de telles déclarations sont perçues comme un élément de pression informationnelle et de guerre psychologique.

Christelle Néant : Le détroit d'Ormuz reste l'un des points clés du commerce mondial. La possibilité de le bloquer comme instrument de pression est-elle sérieusement envisagée en Iran ?

Khayal Muazzini : Aujourd'hui, on peut dire que le détroit d'Ormuz est sous le contrôle stratégique effectif de l'Iran. Malgré les tentatives de Trump de convaincre divers pays de continuer à traverser le détroit en utilisant des promesses politiques et la pression, de nombreux États ne sont tout simplement pas prêts à prendre ce risque. Ceux qui tentent d'ignorer cette réalité reçoivent la réponse appropriée.

C'est précisément pourquoi le détroit d'Ormuz reste l'instrument de pression géopolitique le plus important. Son importance dépasse largement le cadre régional, car une part énorme du commerce énergétique mondial y transite. Tout changement de situation dans le détroit se répercute instantanément sur l'économie mondiale et les marchés de l'énergie.

Christelle Néant : D'un point de vue militaire, les analystes iraniens pensent-ils que les États-Unis sont capables d'assurer par la force l'ouverture permanente du détroit d'Ormuz si les tensions autour de celui-ci s'accroissent ?

Khayal Muazzini : Si les États-Unis avaient réellement la possibilité d'assurer par la force un contrôle total sur le détroit, ils l'auraient fait depuis longtemps. Mais nous observons une tout autre réalité. Les prix du pétrole continuent d'augmenter, les marchés mondiaux réagissent à chaque évolution, ce qui montre que même les acteurs économiques mondiaux comprennent le niveau de risque. De plus en plus de pays commencent à réaliser qu'il n'y a plus de certitude absolue quant à la domination militaire des États-Unis. Toute tentative de contrôle par la force du détroit d'Ormuz pourrait conduire à une escalade régionale majeure et à de graves conséquences pour l'économie mondiale.

Christelle Néant : Selon vos observations, y a-t-il des signaux en provenance d'autres pays du Moyen-Orient appelant à la désescalade et à l'arrêt des frappes pour éviter l'extension du conflit ?

Khayal Muazzini : Aujourd'hui, les États-Unis et Israël frappent à de nombreuses portes pour tenter d'arrêter cette guerre, mais cela ne donne aucun résultat pour l'instant. Les portes diplomatiques leur sont pratiquement fermées. La réalité politique est telle que les décisions clés en Iran sont entre les mains du bloc sécuritaire de l'État, principalement le Corps des Gardiens de la Révolution islamique. Ce sont ces structures qui déterminent l'orientation stratégique et prennent les décisions sur la suite du conflit. Par conséquent, toute tentative de pression par les canaux diplomatiques ne donne pas le résultat escompté.

Christelle Néant : Le risque que certains pays de la région soient entraînés dans le conflit et commencent à agir de leur propre chef est-il pris au sérieux en Iran ?

Khayal Muazzini : L'Iran n'est pas préoccupé par cela. Le pays a déjà démontré sa capacité à mener un affrontement même sous la pression des États-Unis, de l'OTAN et de leurs alliés. Le monde a vu que l'Iran est capable d'agir simultanément contre plusieurs États tout en conservant sa stabilité stratégique. C'est pourquoi beaucoup pensent que le conflit pourrait entrer dans une phase régionale. L'ayatollah Khamenei avait d'ailleurs prévenu précédemment que toute intervention de forces extérieures entraînerait de graves conséquences pour l'ensemble de l'architecture sécuritaire du Moyen-Orient.

Christelle Néant : Dans la situation actuelle, comment formule-t-on en Iran l'issue minimalement acceptable de la guerre ? Quels résultats permettraient à Téhéran de considérer que ses intérêts stratégiques ont été protégés ?

Khayal Muazzini : L'issue minimalement acceptable de cette guerre pour l'Iran est formulée assez clairement. Il s'agit avant tout de la préservation de la pleine souveraineté et de l'intégrité territoriale du pays. Le deuxième point important est la démonstration que la pression militaire, les sanctions et les menaces ne peuvent contraindre l'Iran à renoncer à sa ligne stratégique. Le troisième est la formation d'un nouvel équilibre régional dans lequel les États-Unis et Israël ne pourront pas dicter les règles de sécurité au Moyen-Orient. En outre, il est fondamentalement important pour l'Iran que la communauté internationale reconnaisse le droit légitime du pays à développer son propre programme nucléaire à des fins pacifiques. Si ces conditions sont remplies, Téhéran pourra déclarer que ses intérêts stratégiques sont protégés et que la tentative de faire pression sur l'Iran a définitivement échoué.

 Christelle Néant

source :  International Reporters

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