
par Rodolfo Pablo Treber
Le monde traverse un conflit d'une importance historique majeure. L'énergie, la production, le travail et la réorganisation du commerce dans un nouvel ordre multipolaire sont au cœur de la crise internationale. Les États-Unis, face à leur déclin inévitable, recourent à la guerre et à la déstabilisation mondiale. Au sein de ce conflit, tandis que les nations s'accrochent à leur souveraineté pour façonner l'avenir, l'Argentine prend le contre-pied de cette situation, résolument attachée à la gestion de son passé colonial.
Alors que le système international se réorganise autour du commerce multipolaire, les États-Unis ont recours à la guerre et à la déstabilisation mondiale pour préserver un ordre économique qu'ils ne peuvent plus maintenir par des moyens productifs, industriels ou commerciaux.
Le monde traverse une lutte historique pour le contrôle de l'énergie, de la production et du travail. C'est là la véritable origine des conflits qui ébranlent aujourd'hui le système international. Il ne s'agit pas de guerres de religion ni de différends territoriaux isolés : l'enjeu est de savoir qui dominera l'économie mondiale dans les décennies à venir.
La récente attaque menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran doit être comprise dans ce contexte. Elle constitue un nouvel épisode d'une confrontation structurelle qui marque la fin de l'ordre unipolaire issu de la Guerre froide et l'avènement d'un scénario international multipolaire.
Dans ce contexte, l'énergie occupe une place centrale.
L'Iran possède l'une des plus importantes réserves de pétrole au monde et les deuxièmes plus importantes réserves de gaz naturel. Sa production dépasse les trois millions de barils de pétrole par jour. Le pays est situé dans une région qui contrôle l'un des principaux corridors énergétiques mondiaux : le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole commercialisé à l'échelle mondiale.
Dans une économie mondiale qui dépend encore fortement des hydrocarbures, celui qui contrôle ces flux énergétiques dispose d'un outil de pouvoir décisif.
Par conséquent, la pression militaire exercée sur l'Iran ne peut être analysée isolément. Elle s'inscrit dans un contexte géopolitique plus large : le blocus économique du Venezuela, la guerre en Ukraine qui a perturbé les approvisionnements énergétiques russes en Europe, le sabotage du gazoduc Nord Stream et la militarisation croissante en Asie.
Toutes ces actions suivent la même logique : préserver l'architecture économique internationale dominée par les États-Unis.
Le changement qui bouleverse l'ordre mondial
Cette escalade s'inscrit dans le contexte des changements structurels que connaît l'économie mondiale.
Au cours des deux dernières décennies, le centre de gravité de la production mondiale a commencé à se déplacer. La Chine est devenue la première puissance industrielle mondiale.
Elle produit actuellement environ 31% de la valeur ajoutée industrielle mondiale, tandis que les États-Unis en représentent environ 16%. Il y a à peine vingt ans, la situation était exactement inverse.
Mais le leadership industriel de la Chine ne se limite pas à la production manufacturière traditionnelle. Elle domine également des secteurs clés du XXIe siècle :
- plus de 70% des panneaux solaires mondiaux
- plus de 60% des batteries au lithium
- une part croissante de la production de véhicules électriques, de machines industrielles et d'électronique de pointe.
Dans le même temps, son poids dans le commerce mondial est passé de 4% en 2000 à plus de 15% aujourd'hui, faisant d'elle le principal partenaire commercial de plus de 120 pays.
Cette évolution économique se reflète également dans l'émergence de nouvelles alliances internationales.
Les pays BRICS élargis représentent environ 45% de la population mondiale, environ 35% de la production mondiale mesurée en parité de pouvoir d'achat et une part décisive des réserves énergétiques de la planète.
Mais le changement le plus profond est ailleurs : ces pays ont commencé à développer des mécanismes commerciaux et financiers visant à réduire leur dépendance au dollar.
La Chine et la Russie effectuent la majeure partie de leurs échanges bilatéraux en monnaies locales. L'Inde règle une partie de son pétrole en dehors du système financier traditionnel. Le Brésil et la Chine ont mis en place des systèmes de compensation directe entre leurs monnaies. Enfin, la Nouvelle Banque de développement des BRICS finance des projets sans dépendre des institutions dominées par Washington.
Autrement dit, l'enjeu ne se limite pas au contrôle du pétrole.
La question de savoir qui organise l'économie mondiale fait débat.
La réponse de l'empire : la guerre contre le réseau logistique
Face à ce bouleversement des rapports de force économiques mondiaux, les États-Unis réagissent avec les instruments qu'ils ont historiquement utilisés pour maintenir leur hégémonie : sanctions économiques, coups d'État politiques et guerres.
Mais ce comportement n'est pas improvisé. Il répond à une logique stratégique profondément ancrée dans sa pensée militaire.
Depuis le XIXe siècle, la doctrine de la guerre américaine intègre un principe central : la destruction des capacités logistiques de l'adversaire.
Un pays ne repose pas uniquement sur son armée. Sa véritable force réside dans son tissu productif : usines, infrastructures énergétiques, transports, réseaux commerciaux et main-d'œuvre. Si ce tissu est détruit, la capacité de résistance d'une nation s'effondre.
Selon cette logique, la guerre cesse d'être une confrontation entre armées et devient un processus de destruction systématique de la base économique de l'ennemi. C'est pourquoi les guerres contemporaines commencent souvent par la destruction de centrales électriques, de ports, d'oléoducs, de routes ou d'infrastructures industrielles.
La guerre moderne est, par essence, une guerre visant à détruire la capacité de production de l'ennemi. Car, contrairement à ce que prétendent les libéraux, amoureux du monde financier, le pouvoir réside dans la production.
La guerre comme outil contre le nouvel ordre économique
L'escalade militaire actuelle remplit également une autre fonction stratégique : perturber la consolidation du nouveau cadre économique qui a commencé à se mettre en place parmi les économies émergentes.
Les réseaux énergétiques, financiers et commerciaux qui relient les pays BRICS dépendent de la stabilité des flux énergétiques et du développement de nouveaux mécanismes d'échange.
Un changement de propriétaire dans l'une des principales régions productrices d'énergie au monde constituerait un obstacle insurmontable à la consolidation de ces circuits économiques. En ce sens, la guerre sert d'instrument pour perturber la réorganisation du commerce mondial qui remet en cause l'hégémonie du dollar.
L'objectif n'est pas seulement de vaincre un pays, mais d'empêcher la consolidation d'un système économique international alternatif.
L'Argentine agissant contre ses propres intérêts
Alors que le monde débat des moyens de garantir sa souveraineté énergétique, technologique et industrielle dans ce contexte de conflit mondial, l'Argentine prend la direction opposée, confirmant son statut d'administration coloniale.
Au lieu de renforcer sa structure productive pour participer plus efficacement au nouveau contexte international, le pays subit un processus accéléré de désindustrialisation.
L'industrie argentine perd environ 160 emplois par jour, soit près de 5000 emplois de moins par mois. Parallèlement, la production industrielle par habitant est retombée à des niveaux comparables à ceux de 1985, ce qui représente un recul de près de quarante ans en termes de capacité de production.
Il en résulte un véritable processus de destruction industrielle, une perte de puissance productive et, par conséquent, une perte de souveraineté.
Production ou dépendance
La contradiction est flagrante. Dans un monde où les grandes puissances rivalisent pour le contrôle de l'énergie, des technologies et de la production industrielle, l'Argentine réduit sa capacité à générer de la valeur ajoutée.
Sans industrie, point de souveraineté, car un pays qui ne produit pas ce qu'il consomme finit par dépendre de ceux qui le produisent. Et dans un monde où la production est redevenue le cœur du pouvoir international, cette dépendance n'est pas seulement économique : elle est aussi politique.
Alors que le système international se réorganise autour du différend sur l'énergie, l'industrie et le travail, l'Argentine se résigne à n'être qu'un fournisseur de matières premières et un marché de consommation pour les produits étrangers.
La véritable alternative politique à construire dans ce pays, qui est totalement absente aujourd'hui, doit être guidée par la certitude que le destin d'une nation libre, indépendante et juste ne peut être atteint que par la voie de la production et du travail.
Le véritable débat pour l'Argentine, dans ce contexte international, est une fois de plus le même qui traverse toute son histoire politique et économique : un pays industriel, prospère et libre ou un pays dépendant et appauvri, fondé sur l'agriculture primaire.
source : InfoNativa via China Beyond the Wall