• Les porte-avions de l'US Navy dans le Golfe ne sont vraiment pas à la fête. • Ils ont tendance à chercher refuge derrière des replis de terrain côtier et de vastes étendues océanes, - au moins plus de mille kilomètres chacun. • On dit même que l'un (le 'Abraham Lincoln') a été endommagé et que l'autre (le 'Gerald R. Ford') a encore des problèmes de toilettes et de catapulte. • Cela donne des indications sur le sort de la guerre, mais aussi sur le destin des porte-avions : la peur de les perdre (missiles hypersoniques) réduira de plus en plus leur emploi.
Sans trop de fanfares ni de trompettes, avec intense circulation des FakeNews et narrative, d'un côté à l'autre, de bâbord à tribord et retour, il apparaît peu à peu de l'on se trouve à un tournant de l'"art militaire" naval. Nous voulons parler du rôle des porte-avions.
Lorsque nous parlons de ce domaine, nous faisons toujours appels à une comparaison, avec la période 2006-2008, où l'on fut fort proche d'une attaque US contre l'Iran. A cette époque, il ne faisait aucun doute pour la Navy que trois groupes de porte-avions d'attaque au minimum étaient nécessaires pour le soutien aéronaval ; il ne faisait non plus aucun doute, pour la Navy sans aucun doute, que les Iraniens n'avaient pas d'armes efficaces contre les porte-avions. La Navy s'employa constamment à contrecarrer un tel rassemblement, en jouant sur la rotation des navires (voir par exemple "Le porte-avions volant " du 18 juillet 2007), non par manque d'équipements ni crainte des Iraniens, mais parce qu'elle jugeait ce projet d'attaque absurde et comme projet de plus des mêmes extrémistes prosionistes/neocon qui avaient investi le Pentagone en 2002, comme l'a rapporté le colonel Wilkerson, alors chef de cabinet de Colin Powell..
Aujourd'hui, ce n'est pas vraiment différent pour le "projet pro-sioniste, mais ce l'est certainement pour les équipements, - le nombre de porte-avions nécessaires, - et pour les capacités des Iraniens.
Les porte-avions d'attaque se cachent
Aujourd'hui (suite), il semble qu'avec deux porte-avions, on s'arrange du soutien aéronaval. Qui plus est, les deux porte-avions sont à plus de mille kilomètres de distance de l'Iran, dans de lointaines positions de retrait et de défense au-delà des capacités de frappe de la plupart des missiles iraniens, en fait le contraire d'une"armada"offensive.. Ils sont là et ils se cachent. Leurs avions embarqués ne peuvent (ne pourraient ?.) attaquer l'Iran qu'avec un très complexe réseaux de ravitaillements en vol par des avions très vulnérables, dans des postures très exposées.
Voyez ce texte de 'news.pravda-com' du 16 mars 2026. La plupart des choses qu'il nous dit sont indiscutables, et l'on verra que les incertitudes ne sont pas à l'avantage de l'US Navy.
"Le commandement central américain (CENTCOM) a tenté de démentir les informations iraniennes selon lesquelles deux groupes aéronavals de l'US Navy seraient hors de portée des tirs iraniens. Missiles. Selon une déclaration américaine, les deux porte-avions patrouillent en mer d'Arabie."Cependant, des images satellites chinoises montrent que l'USS Abraham Lincoln (CVN-72), endommagé, se trouve au large des côtes d'Oman. Il est ancré près de Salalah, protégé de l'Iran par la dorsale côtière, à 1 100 km de là. Le deuxième porte-avions à propulsion nucléaire, le USS Gerald R. Ford (CVN-78), se trouve en mer Rouge au large des côtes de Djeddah, en Arabie saoudite, également hors de portée des missiles iraniens."
• Le sort des deux porte-avions est très incertain : Le 'Abraham Lincoln' a-t-il été endommagé ? (Il se trouvait à 350 kilomètres des côtes iraniennes, à portée des missiles iraniens, lorsqu'il a été décidé de le replier sur trois fois cette distance.)
• Le 'Ford' a-t-il toujours ses problèmes divers qui le handicapent, - problèmes de jeunesse qui torpillent l'âge adulte, des toilettes bouchées aux catapultes électromagnétiques qui restent énigmatiques.
• Il n'est toujours pas question d'un troisième porte-avions, le CVN-77 USS 'George G.W. Bush', à un moment annoncé pour une croisière dans le Golfe.
• Partout, la confusion et l'angoisse d'un coup au but iranien.
Le plus vieux de tous les géants
Quelles mesures prend-on ? Une seule : on repousse le décommissionnement du CVN-68 USS 'Chester Nimitz', le premier des super-géants (90 000 et 100 000 tonnes). Le plus vieux de tous les géants, le premier de sa classe éponyme, mis en service à la mer en 1975, devait être décommissionné en 2019-2020. Le décommissionnement a été repoussé plusieurs fois pour boucher les trous des nouveaux modèles, toujours en retard. Son décommissionnement, prévu pour cette année, est repoussé au moins (!) d'un an. Le 'Nimitz' a battu un record pour un grand porte-avions d'attaque : dépasser le demi-siècle de service à la mer. (Mis en chantier à Newport News le 22 juin 1968, lancé le 13 mai 1972., officiellement mis en service le 3 mai 1975 à la base navale de Norfolk.)
"Le démantèlement du plus ancien porte-avions nucléaire de l'US Navy, l'USS Nimitz (CVN-68), a de nouveau été reporté, a annoncé le commandement américain des opérations navales. Il a été décidé de prolonger la durée de vie du navire d'un an. Cette décision s'explique par le retard pris dans la construction et la mise en service des nouveaux porte-avions." Le désarmement du Nimitz a été annoncé en décembre dernier. Le porte-avions était déjà en service actif dans l'US Navy depuis plusieurs années de plus que prévu, mais des problèmes liés à la mise en service du porte-avions le plus récent, l'USS Gerald R. Ford, ont contraint à prolonger sa durée de vie. Fin 2025, l'USS Nimitz (CVN-68) a appareillé pour la base navale de Kitsap, d'où il devait partir en mai pour son dernier voyage, qui devait aboutir à son désarmement.
"Cependant, les plans ont changé car l'USS Gerald R. Ford n'est toujours pas opérationnel et rencontre des difficultés pour la mise en œuvre de nouveaux systèmes inédits sur les porte-avions. De plus, l'effectif de 11 porte-avions d'attaque doit être maintenu ; par conséquent, au lieu de rejoindre Norfolk, en Virginie, le Nimitz a réintégré la flotte. Pour l'instant, jusqu'au 27 mars 2027."
Improvisation & urgence
Toutes les mesures qu'on détaille montrent parfaitement la confusion et le chaos de la planification pour ce qui concerne les grands porte-avions d'attaque, qui restent les poutres maîtresses de l'US Navy.
• D'une part, ces déploiements reculés en position ultra-défensive des deux seuls porte-avions prétendument engagés dans l'opération contre l'Iran.
• Bien entendu, l'US Navy ne veut rien entendre des ordres de son commandant-en-chef pour forcer le détroit d'Ormouz. Trump a beau tempêter, tous ces navires savent affronter les gros temps. Les amiraux, eux, ont appris comment répondre "A vos ordres, monsieur le Président." pour se précipiter et constater que les planificateurs n'ont conclu qu'une chose : tout cela est dangereux, trop proche de l'Iran, trop risqué, vraiment trop...
• L'affaire du 'Nimitz' n'est pas plus encourageante : en décembre 2025, on décide de le décommissionner en 2026 ; trois mois plus tard, on repousse d'un an, 2027 au plus tôt, pour maintenir les effectifs. Cela vous laisse deviner les immenses problèmes qui sont apparus sur le 'Ford' après qu'on ait dépassé le délai (janvier 2026) de six mois de son premier déploiement en mer, aussi bien que l'hypothèse de ' Borzzikman' sur la possibilité que les dégâts aui auraient effectivement été causés au 'Abraham Lincoln' rendent ce porte-avions indisponible pour un certain temps.
$Milliards, hypersonique et décadence
L'US Navy termina la Deuxième guerre mondiale avec une situation d' hégémonie absolue des mers, - avec 99 porte-avions dont 71 d'escorte (essentiellement déployés dans le Pacifique) et 6768 navires de guerre de tous les types. Pourtant, le porte-avions avait débuté l'engagement américaniste dans la guerre en position secondaire (7 unités derrière 15 cuirassés, alors 'capital ships' de la Navy) ; en 1945, il n'y avait que 18 cuirassés, cette unité perdant ainsi son titre et sa place. Dès lors, le porte-avions était le maître des mers au sein de l'US Navy (les sous-marins nucléaires étant une classe à part, faisant partie intégrante de la dissuasion stratégique).
Par conséquent, le porte-avions était l'outil central de l'hégémonie américaniste ; "Where are the carriers ?", s'écriait Kissinger dès qu'une crise éclatait quelque part dans le monde, sachant que le porte-avions était bien l'outil d'affirmation stratégique et de présence politique des USA. Plus encore, ce navire perpétuait l'importance centrale des mers dans la course stratégique des puissances, où il avait été décrété par le monde anglo-saxon que la thalassocratie devait tenir la première place dans la carte géopolitique du monde. On comprend qu'il était difficile, sinon de se séparer, dans tous les cas de pondérer l'évolution de ce type de bâtiment. La course au gigantisme fut donc lancée, par la Navy contre sa rivale l'Air Force, dès 1949 avec le projet de "super-porte-avions" 'United States', - qui ne fut jamais produit, provoquant " la révolte des amiraux". La guerre de Corée et l'extension de la Guerre Froide se chargèrent de rétablir les positions de la Navy, qui acquit, avec ses porte-avions, l'importance politique qu'on a vue.
A partir de là, la course au gigantisme ne cessa plus. Un seul amiral tenta d'y mettre fin, l'amiral Zumwalt, chef des opérations navales de 1970 à 1974. Il proposait le retour à des formats plus petits, plus souples et moins vulnérables, mais ses idées coulèrent à pic dès qu'il quitta son poste. En même temps (en 1975) apparaissait la classe 'Nimitz', avec ses 90 000 tonnes qui semblaient finalement reproduire le schéma des derniers cuirassés, les monstres de 50 000-60 000 tonnes.
Effectivement et sans qu'on s'en rende compte, on est entré alors dans le domaine du mythe, voire de la magie. Le grand porte-avions d'attaque de l'US Navy exhalait et affirmait une telle puissance qu'il semblait indestructible et comme à lui seul la condition de l'hégémonie d'une part ; mais que, d'autre part, sa destruction conduirait à l'activation catastrophique du symbole d'un effondrement hégémonique. C'est dire si le porte-avions devenait un joyau qu'il importait de protéger par tous les moyens. L'outil même de l'affirmation hégémonique conduisait à ce que l'hégémonie s'employât d'abord à protéger et à faire prospérer l'outil qui soi-disant la produisait.
Ainsi l'US Navy ne prit-elle jamais au sérieux la production de projectiles de plus en plus sophistiqués, guidés et d'une redoutable puissance, développés pour détruire ses porte-avions, de même qu'elle ne se ^préoccupât guère d'en disposer pour elle-même contre des porte-avions concurrents... D'ailleurs, qui pouvait avoir le prétention incroyable de concurrencer la classe 'Nimitz', puis la classe 'Ford' ? Réponse : les Chinois, ces insupportables saboteurs de l''American Dream'... Tandis que les Russes, ces insupportables culs-terreux spécialisés dans les chars, lançaient sur le marché les missiles hypersoniques contre lesquels les grands monstres n'ont qu'à se défiler, la queue entre les nageoires, - ou aller couardement se planquer, comme le 'Abraham Lincoln' et le 'Ford' justement, poupes tournées "face" à l'Iran...
Il nous faut convenir que nous ne voyons pas une seconde comment l'US Navy pourrait renoncer à ces monstres qui lui pompent ses budgets ($20 milliards probables et 5 ans de retard possibles pour le CVN-79 USS 'John F. Kennedy) et accroissent sa vulnérabilité en prétendant la protéger. La Navy s'abrite peureusement, en croisant les doigts, derrière le slogan magique (et un peu trafiqué par nous) "Too big to fall", - lequel pourrait être celui de l'Amérique en train de s'effondrer. Les porte-avions, ces montagnes de puissance, sont tellement un symbole de la puissance perdue qu'ils seront protégés et mis de plus en plus à l'abri pour qu'aucun ne nous fasse un Pearl Harboir de derrière les fagots. Les porte-avions sont là pour rester jusqu'au bout tant ils ressemblent à leurs créateurs, pour couler avec eux au son de la marche fameuse du Marine Corps.
Mis en ligne le 17 mars 2026 à 18H55