De plus en plus d'éléments indiquent que les États-Unis préparent une opération terrestre contre l'Iran. Mais cela est un piège mortel pour les soldats de Trump et pour l'image américaine dans le monde.
Les Américains ne disposent pas des forces nécessaires pour une invasion majeure de l'Iran. En 2003, trois divisions américaines (la 3e division d'infanterie, la 101e division aéroportée et le 1er régiment expéditionnaire de Marines), une brigade américaine (la 1re brigade de Marines) et trois brigades britanniques, toutes sous commandement divisionnaire, ont envahi un Irak dévasté, dont la population représentait moins du tiers de celle de l'Iran actuel. L'Iran représente 1.648.195 km² contre 435.052 km² pour l'Irak.
Une invasion à grande échelle de l'Iran exigerait des forces bien plus importantes. Les États-Unis ne disposent pas de telles forces dans la région et ne les déploient pas actuellement. Les forces américaines comprennent aujourd'hui une unité expéditionnaire de Marines, des forces spéciales, une partie du 75e régiment d'infanterie de Rangers (infanterie d'assaut légère parachutiste), des aéronefs des forces d'opérations spéciales et un nombre indéterminé d'hommes de la 82e division aéroportée, probablement l'équivalent d'une brigade de combat. Une autre unité expéditionnaire est en route.
La force US face à l'Iran équivaut approximativement à une division d'infanterie légère mécanisée dotée d'un nombre modéré d'armes lourdes. Cette division théorique est déployée sur l'ensemble du théâtre des opérations et relève de différentes branches des forces armées: les Marines relèvent de la Marine, les parachutistes et les Rangers de l'Armée de terre, sachant que les forces spéciales constituent un commandement distinct. La seule force étrangère capable d'aider les Américains est celle des Émirats arabes unis où son gouvernement entretient un différend territorial non résolu avec l'Iran et nourrit une profonde rancune envers ce dernier. Par leurs frappes de représailles, les Iraniens ont privé les Émirats de l'avenir que les dirigeants de ce conglomérat de micro-États construisaient depuis des décennies.
En réalité, l'armée US ne possède que deux avantages sur les forces iraniennes. Le premier est l'appui aérien. Elle est capable de déployer une puissance de feu considérable en utilisant des bombardiers pour fournir un appui rapproché aux unités au sol. Là où un autre pays enverrait quelques avions d'attaque ou chasseurs, emportant chacun une tonne de bombes, pour soutenir ses soldats au sol, les États-Unis peuvent larguer quarante à cinquante tonnes de bombes en un seul largage, avec une précision chirurgicale.
Le deuxième avantage réside dans l'expérience du terrain acquise lors des combats en Irak dans les années 2000. Lors de cette campagne militaire, les États-Unis l'ont emporté au combat armé avec un ratio de pertes d'environ 100 soldats irakiens contre 1 soldat US. Cependant, cette expérience de terrain ne peut être comparée à l'Iran, en particulier face à l'armée régulière iranienne. Les Américains n'ont tout simplement pas assez d'effectifs. Dans un conflit majeur, les Iraniens, compte tenu des pertes dues à la puissance aérienne, perdraient des milliers d'hommes pour chaque soldat américain. L'Iran contrairement aux États-Unis dispose de milliers d'hommes endurcis et il peut se permettre de les perdre, ce qui n'est pas le cas des États-Unis: ils n'ont pas mobilisé de réservistes ni déployé d'effectifs à un niveau de guerre. Ils ne sont pas préparés à compenser leurs pertes actuelles, même mineures.
Cette réalité restreint le déploiement potentiel des forces terrestres américaines à quatre zones seulement. La première concerne les opérations conjointes avec les Kurdes dans les montagnes du nord-ouest de l'Iran car les forces spéciales US y sont vraisemblablement déjà déployées. Les États-Unis ont la capacité d'exercer une forte pression sur l'Iran dans ces zones, mais il est peu probable qu'ils y remportent un succès décisif.
La seconde option consiste en des actions similaires dans la province du Sistan-et-Baloutchistan, en collaboration avec les séparatistes baloutches. C'est l'option la plus risquée politiquement; rien ne garantit l'intervention des forces locales. C'est une possibilité, mais peu probable.
La troisième option concerne les raids contre les installations nucléaires. Il est difficile de prévoir comment cela pourrait se dérouler: l'Iran est vaste et de tels raids ne peuvent être menés par hélicoptère. En théorie, les hélicoptères CH-47, utilisés par l'armée américaine, pourraient atteindre Fordo -où se trouve l'usine d'enrichissement d'uranium- depuis l'Irak et le Koweït, mais rester aussi longtemps dans l'espace aérien ennemi, surtout à basse altitude, est dangereux. Le risque est prohibitif.
La quatrième hypothèse est que les Émirats arabes unis, avec le soutien américain, prennent trois îles à l'Iran (îles d'Abou Moussa, de la Petite Tumb et de la Grande Tumb) dans le golfe Persique, tandis que les États-Unis pourraient attaquer les autres (l'île de Kharg, par laquelle transite le pétrole iranien; l'île de Qeshm, une grande île habitée (135 km de long); deux îles situées presque dans le détroit d'Ormuz lui-même - Hormuz et Larak). Cependant, l'importance des forces américaines empêche la prise simultanée de Qeshm et des autres îles. Les Américains pourraient transformer Qeshm en champ de bataille et en occuper certaines parties pendant un temps considérable, mais leurs possibilités seraient limitées.
S'ils ne lancent pas une attaque sur Qeshm, ils pourront s'emparer de toutes les autres îles iraniennes du golfe Persique. Cependant, comme leur présence sera attendue (l'effet de surprise sera perdu), ils ne pourront pas éviter des pertes colossales lors de l'assaut. Après avoir subi un carnage pire que celui du D-Day en Normandie en attaquant les îles, l'infanterie américaine doit pouvoir les tenir, car les Iraniens vont revenir et bombarder ces îles nuit et jour avec des drones et des missiles. Si les États-Unis parviennent à y installer une garnison de troupes des Émirats arabes unis, les Arabes seront alors soumis à des bombardements constants.
Même si les États-Unis s'emparent de l'une de ces îles, ils n'auront pour autant aucune chance de sortir victorieux de cette guerre. Chaque escalade obligera Trump à choisir: une nouvelle escalade ou un retrait. Quant aux Émirats arabes unis, participer au conflit serait une grave erreur: les États-Unis finiront par se retirer, mais les Iraniens resteront toujours proches et ils seront seuls cette fois.
Philippe Rosenthal
La source originale de cet article est Observateur continental
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