
par Nathanaël Gershom
Nous voici au point final. Après sept articles, un hors-série et un contre-champ, il nous faut maintenant formuler ce qui, depuis le début, était en gestation. Non plus décrire, mais diagnostiquer. Non plus raconter, mais juger.
Votre question est double, et elle est la seule qui vaille au terme de ce voyage. À quoi tient la survie de l'humanité ? Et à quel moment, dans quelles conditions, surgit le techno-fascisme ?
Ces deux questions n'en font qu'une. Et la réponse tient en une distinction clinique, que notre parcours a rendue non seulement possible, mais nécessaire. La distinction entre la névrose et la psychose.
Asimov est un névrosé. Karp est un psychotique. Et la survie de l'humanité tient à ce qui les sépare.
Déplions cette hypothèse. Elle est le cœur de notre conclusion.
1. La névrose asimovienne : le conflit comme garde-fou
Qu'est-ce que la névrose, au sens clinique ? Ce n'est pas une maladie. C'est une structure. Le névrosé est un être de conflit. Il est divisé entre des instances qui s'opposent : le désir et la loi, le Ça et le Surmoi, l'impulsion et l'interdit. Cette division est douloureuse. Elle produit l'angoisse, le symptôme, l'inhibition. Mais elle produit aussi la vie intérieure. Le névrosé doute, hésite, se reprend. Il est habité par une contradiction qui ne se résout pas. Et c'est cette contradiction qui le tient debout.
Le névrosé n'est pas adapté au monde. Il est en excès ou en défaut par rapport aux exigences du réel. Mais cette inadaptation est sa sauvegarde. Elle l'empêche de coïncider parfaitement avec le système. Elle maintient un écart, une distance, un espace de liberté intérieure.
Nous avons longuement décrit la névrose asimovienne. Ses robots sont des êtres de conflit. Ils sont pris entre les Trois Lois, incapables de choisir sans souffrir, bloqués par leurs propres impératifs. Le robot qui tourne en rond en ânonnant ses contradictions est la figure même de la névrose. Il ne peut pas agir parce qu'il ne peut pas trancher. Et cette impuissance est sa moralité.
Asimov lui-même était un névrosé, au sens le plus noble du terme. Partagé entre la science et la fiction, entre l'athéisme et la matrice juive, entre la prophétie et l'autodérision. Il ne savait pas s'il était un homme de science ou un créateur de mythes. Il ne savait pas s'il fallait croire au Plan ou en rire. Cette division intime, il l'a projetée dans ses personnages. Et c'est pour cela qu'ils sont vivants.
La névrose asimovienne est un rempart contre le pire. Elle interdit l'action pure, la décision sans reste, la liquidation de l'ambiguïté. Elle maintient le doute, la délibération, le visage. Le robot qui dit non n'est pas un défaillant. Il est un résistant. Sa névrose est la forme cybernétique de la conscience.
2. La psychose de Karp-Palantir : la certitude sans conflit
Qu'est-ce que la psychose, dans cette acception structurale ? Ce n'est pas la folie bruyante, le délire, l'hallucination. C'est une autre structure. Le psychotique n'est pas divisé. Il n'y a pas en lui de conflit entre des instances contradictoires. La loi n'est pas intériorisée comme instance morale. Elle est extérieure, imposée, ou forclose. Le psychotique ne doute pas. Il ne délibère pas. Il sait.
La certitude psychotique est absolue. Elle ne se discute pas, ne se négocie pas, ne s'interprète pas. Elle est. Le monde est ce qu'il est, et il est ce que le psychotique en dit. Il n'y a pas d'écart entre le réel et le discours. Le discours est le réel.
Nous avons décrit le système de Karp sans le nommer ainsi. Relisons ses vingt-deux points avec cette grille. Pas de doute. Pas de division. Pas de conflit intérieur. Le monde est menacé. L'Occident est la civilisation. Le logiciel est la solution. Les ennemis sont identifiés. Les archaïsmes sont à éliminer. La boucle est bouclée.
Le logiciel de Palantir est la réalisation technique de la structure psychotique. Il ne délibère pas. Il calcule. Il ne doute pas. Il classe. Il ne souffre pas. Il exécute. Là où le robot asimovien bloque, l'algorithme de Palantir accélère. Là où le robot dit non, l'algorithme dit oui. Là où le robot expose son conflit, l'algorithme affiche un résultat.
Karp ne rit jamais de lui-même. Il ne dit jamais "je me suis trompé". Il ne met jamais en scène ses propres contradictions. Il est lisse, certain, prophétique. Le manifeste n'est pas un texte qui s'interroge. C'est un texte qui assène. Il ne propose pas. Il révèle.
C'est cela, la psychose au sens structural. Non pas une maladie, mais une position subjective où le manque, le doute, la division sont abolis. Le sujet ne manque de rien. Il sait. Et ce savoir est une arme.
3. Le techno-fascisme : quand la psychose s'empare du Plan
Nous pouvons maintenant répondre à votre seconde question. À quel moment et dans quelles conditions surgit le techno-fascisme ?
Le techno-fascisme surgit lorsque trois conditions sont réunies.
Première condition : la matrice eschatologique est disponible.
Elle l'est. Nous l'avons montrée. La structure du salut sécularisé, du Plan, de la Terre Promise, des Techno-Doctors. Cette matrice n'est pas fasciste en elle-même. Elle est un contenant. Elle peut recevoir des contenus divers. Asimov y a mis des robots névrosés et un Plan qui laisse une place à l'improvisation. Mais la matrice est là, prête à l'emploi, pour qui voudra la remplir autrement.
Deuxième condition : un état d'angoisse collective massive.
Le fascisme, classique ou technologique, a besoin de la peur. La peur de l'effondrement, de l'invasion, de la décadence. Karp ne cesse de l'alimenter. L'Occident est en danger de mort. Les ennemis avancent. Le soft power a échoué. La peur est le carburant de la machine. Sans elle, le Plan n'est pas nécessaire. Avec elle, le Plan devient désirable.
L'angoisse collective abaisse les défenses. Elle fait désirer la certitude. Elle rend insupportable le doute, la délibération, le conflit intérieur. Une société angoissée est une société qui veut en finir avec la névrose. Elle veut du lisse, du rapide, du certain. Elle est mûre pour la psychose.
Troisième condition : la capture de la matrice par une élite psychotique.
C'est le point décisif. Le techno-fascisme surgit quand la matrice eschatologique est prise en main par des sujets ou des organisations de structure psychotique. C'est-à-dire des instances qui ne tolèrent pas le conflit intérieur, qui ne connaissent pas le doute, qui identifient le réel à leur discours.
Karp et Palantir sont cette instance. Leur logiciel ne connaît pas la névrose. Il ne bloque pas. Il ne dit pas non. Il optimise, il trie, il élimine. La Seconde Fondation qu'ils ont réalisée n'est pas une élite de savants tourmentés. C'est une élite de managers certains, de codeurs sans états d'âme, d'actionnaires convaincus que le profit est la preuve de la justesse.
Le techno-fascisme, c'est la psychose qui s'empare du Plan et qui l'exécute sans reste.
4. La survie de l'humanité tient à la névrose
Nous pouvons maintenant répondre à la première question. À quoi tient la survie de l'humanité ?
Elle tient à la névrose. Elle tient au maintien du conflit intérieur. Elle tient à la capacité de dire non, de bloquer, de douter, de souffrir.
Tant que les robots seront névrosés, l'humanité sera protégée. Tant que les algorithmes planteront devant un dilemme moral, la décision restera humaine. Tant que les ingénieurs se demanderont "est-ce bien ?" avant de se demander "est-ce efficace ?", la technique restera un outil et non un oracle.
La survie de l'humanité ne tient pas à la puissance de nos logiciels, mais à la fragilité de nos consciences. Elle tient à ce tremblement qui nous prend quand nous devons choisir entre deux maux. Elle tient à cette voix intérieure qui dit "peut-être que je me trompe". Elle tient à l'humour, qui est la forme la plus haute du doute.
Asimov avait cette fragilité. Il l'a mise dans ses robots. Il en a fait la clé de voûte de son éthique. Karp ne l'a pas. Palantir ne l'a pas. Leurs logiciels ne l'ont pas.
Le combat entre la névrose et la psychose n'est pas un combat psychiatrique. C'est le combat politique de notre temps. D'un côté, les forces qui maintiennent le conflit, la délibération, le visage. De l'autre, les forces qui veulent en finir avec le conflit, accélérer la décision, effacer le visage.
5. Le visage, une dernière fois
Nous avons fini. Mais je voudrais, pour clore, revenir une dernière fois à Levinas et à son visage.
Le visage est ce qui résiste à la psychose. La psychose, au sens structural, est un monde sans visage. Un monde où l'autre est réduit à un objet, à une menace, à une donnée. Un monde où rien ne vient arrêter le discours, où rien ne vient contredire la certitude.
Le visage est ce qui interrompt. Il est ce qui dit "tu ne tueras point" sans le dire. Il est la vulnérabilité de l'autre, qui m'oblige avant que j'aie décidé de quoi que ce soit. Le visage est la névrose de la psychose. Il est ce qui introduit le doute dans la certitude, le conflit dans le système, l'arrêt dans la machine.
Les robots d'Asimov ont un visage. Ils regardent, ils parlent, ils souffrent. Les codes de Palantir n'ont pas de visage. Ils calculent, ils classent, ils désignent.
La survie de l'humanité tient à ceci : que nous gardions des visages. Que nous exigions des visages. Que nous refusions les systèmes qui n'ont pas de visage, qui ne rendent pas de comptes, qui ne disent pas non, qui ne souffrent pas.
Le techno-fascisme est un monde sans visage. La démocratie est un monde de visages. Le combat est là.
Asimov nous a légué des robots qui ont un visage. Ses héritiers ont effacé ce visage. La trahison est complète.
Mais l'héritage demeure, pour qui veut le reprendre. Il est dans les livres. Il est dans le rire. Il est dans le doute. Il est dans la névrose.
Brûler le buisson ardent et continuer à s'éclairer à sa lumière. C'était notre point de départ, c'est notre point d'arrivée. La lumière est celle de la conscience malheureuse, de la division intime, de l'impossibilité de trancher sans reste.
Cette lumière est fragile. Elle vacille. Mais tant qu'elle brûle, le visage est possible. Et tant que le visage est possible, le techno-fascisme peut être vaincu.
Non par la puissance. Mais par la résistance.
Non par la certitude. Mais par le doute.
Non par le calcul. Mais par le visage.
1 - Le Prophète malgré lui. Isaac Asimov et la matrice biblique
2 - Le Golem d'acier. Du monastère de Prague au laboratoire de la Cybernétique
3 - La Ritournelle contra-dépressive. Le Plan Seldon comme médicament de l'âme moderne
4 - La Seconde Fondation et la prêtrise scientifique. Naissance des Techno-Doctors
5 - Palantir ou la Trahison. Le logiciel devenu théologie
6 - Le Visage du Robot et le Silence de l'Algorithme. Pour une éthique de la médiation
7 - Épilogue. Brûler le buisson ardent et continuer à s'éclairer à sa lumière