par José Luis Lanao*
Notre époque est parfois si misérable que nous ne parvenons plus à trouver dans la société qui nous entoure l'humanité nécessaire pour résister aux deux fléaux de notre temps : l'excès de misère et la misère engendrée par l'excès.
Nous sommes tellement dégoûtés de cette planète que nous nous demandons pourquoi le monde, notre monde, est devenu un désert de membres mutilés, de faim et de pauvreté sans fin, comme si un cuisinier fou s'adonnait à l'inégalité et à la mitraille, concoctant un ragoût d'acier et de chair humaine pour y mijoter ses obsessions.
Dans notre village libertarien, certains sont démunis. Le mot "démuni" est employé avec une telle désinvolture, mais nous frémirions à la simple lecture de son sens littéral et du contexte actuel. Tout cela se déroule dans une société maltraitée et déprimée. En réalité, nous ne sommes pas déprimés ; nous avons simplement de bas salaires. En externalisant nos droits, ils ont fini par externaliser nos âmes, ce qu'il y a de plus difficile à sous-traiter. Selon Milei, nous vivions au-dessus de nos moyens. C'est pourquoi nous sommes passés de trois repas par jour à un seul, et notre situation s'est dégradée. Il nous faudra cesser de manger pour cesser de vivre au-dessus de nos moyens.
La Coupe du Monde approche à grands pas, et même si elle ne nous permettra pas de joindre les deux bouts, elle peut apporter un peu de joie. C'est une compétition qui donne à d'innombrables personnes, dont le quotidien est précaire ou marqué par la pauvreté, qui se sentent souvent en échec ou accablées par le poids de la nation, le sentiment d'appartenir à une communauté, à travers un drapeau. Avec une équipe comme la nôtre, elles se sentent importantes, intemporelles, universelles, prêtes à affronter un tournoi de héros et de vilains, d'audacieux et de lâches, de vainqueurs et de vaincus. Nous ne percevons pas la Coupe du Monde telle qu'elle est, mais telle que nous sommes, comme nous la pensons et comme nous la vivons.
Enfants, courant dans les rues boueuses à la pénombre, vous pensiez que le football n'était qu'un jeu. Il a cessé depuis longtemps d'être un refuge moral, si tant est qu'il l'ait jamais été. Ce qui est terrifiant, ce n'est pas l'excès de son ostentation, mais la normalité avec laquelle nous l'avons acceptée. Tout déclin éthique commence ainsi : lorsque l'on perd la capacité de s'opposer au pouvoir absolu.
Peut-être que la magie d'un caño, d'une gambeta [feinte] ou d'une rabona nous fera oublier la violence économique et sociale de notre monde actuel. Comme nous aspirons au bien commun, au collectif ! Cette fureur sourde qui nous étreint, tapie dans l'ombre, guettant le moindre changement.
Un avenir nouveau dans nos bouches, voilà ce qu'il nous faut. Une luciole immense pour illuminer l'immensité de cette nuit obscure ; pour illuminer le paysage et embellir cette image noble, voire héroïque, de nous-mêmes. Rien n'est aussi beau que cette lumière qui baigne l'aube, la caresse et la confie tendrement à la brise de notre patrie commune, qui est l'autre.
Nous avons passé tellement de temps à peindre le ciel de tristesse que maintenant, en ces temps difficiles, nous souhaitons, comme nous le souhaitons, qu'un ballon, un simple ballon, nous ramène à la joie.
José Luis Lanao* pour Página 12.
Página 12. Buenos Aires, le 10 juin 2026.
*José Luis Lanao Journaliste. Il écrit pour Página/12, "Las Mañanas" de Víctor Hugo Morales. Ancien joueur de Vélez Sarsfield, de clubs espagnols, et champion du monde des jeunes à Tokyo en 1979
Traduit de l'espagnol depuis El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi.
El Correo de la Diaspora. Paris, le 17 juin 2026.