Après plus de trois semaines de frappes aériennes et de bombardements, le conflit opposant l'Iran aux États-Unis et leurs alliés du Moyen-Orient s'enlise peu à peu, sans perspective de résolution. Les effets de la guerre, économiques comme stratégiques, dépassent le cadre des seuls belligérants et concernent à présent le monde entier.
En Israël comme aux États-Unis, les esprits les plus belliqueux attendaient avec impatience, depuis des décennies, l'occasion de lancer enfin une guerre d'anéantissement contre la République islamique d'Iran. Pour Israël, l'Iran est un ennemi existentiel, le dernier État de premier plan du Moyen-Orient qui persiste à nier l'existence de l'État hébreu et à œuvrer activement pour sa destruction, notamment au travers de bras armés comme le Hezbollah ou les Houthis. Quant aux États-Unis, outre le fait que l'Iran, comme le Venezuela jusqu'à il y a quelques mois, constitue un important producteur de pétrole qui leur demeure hostile, d'autres facteurs entrent en compte, depuis l'instauration de la République islamique d'Iran, pour "justifier" sa destruction. Le renversement du shah d'Iran, le pantin favori des États-Unis, ainsi que la prise en otage du personnel de l'ambassade américaine à Téhéran en 1979, font ainsi office de "provocations" que les faucons néoconservateurs de Washington rêvent depuis longtemps de laver dans le sang.
Sauf que la "guerre d'anéantissement" ne se passe vraiment pas comme prévu. Certes, depuis le début du conflit, les responsables de la République islamique se retrouvent fauchés comme des blés à la moisson, décimés par les frappes aériennes. Mais l'Iran avait depuis longtemps prévu un tel scénario, et c'est presque avec désinvolture que la République islamique accueille l'hécatombe de ses cadres et hauts dignitaires. La doctrine de la défense "mosaïque" décentralisée permet aux forces armées iraniennes de continuer d'opérer de façon autonome, même en l'absence d'ordres, ce qui rend la stratégie israélienne habituelle de décapitation de l'adversaire inefficace. Quant à un soulèvement du peuple iranien, plus personne ne semble désormais y songer sérieusement : les Israéliens continuent à l'appeler de leurs vœux, mais reconnaissent discrètement qu'une telle action serait suicidaire.
Cela dit, il est assez clair que l'Iran ne peut causer aucun dommage sérieux au territoire américain, de l'autre côté de la planète ; quant au territoire israélien, s'il est à portée de missiles, il n'est cependant pas à portée des drones Shahed, un vecteur que l'Iran peut produire facilement et en grande quantité.
Les dégâts que l'Iran peut causer sont donc limités. Mais l'Iran n'a pas besoin d'atteindre le territoire de ses adversaires pour remporter cette guerre. Il suffit au régime, d'une part, de survivre, et d'autre part, de continuer à bombarder les bases américaines et autres cibles stratégiques sur le territoire des États du Golfe - complexes pétroliers ou gaziers, installations portuaires, usines de dessalement - pour faire peser sur ces derniers une pression de plus en plus insupportable. Car ce sont eux qui représentent le point critique de toute la région : s'ils en viennent à décider que leur alliance avec les États-Unis - qui, jusqu'à présent, ne s'empressent guère de les protéger - comporte plus d'inconvénients que d'avantages, la présence américaine au Moyen-Orient elle-même risque d'être remise en question. C'est bien là l'objectif idéal de l'Iran : chasser le "Grand Satan" de son voisinage une bonne fois pour toutes.
Et en dépit d'un rapport de forces infiniment défavorable à l'Iran sur le papier, c'est bien l'Iran qui semble jusqu'à présent tirer son épingle du jeu. Les humiliations se succèdent pour les Américains, dont les systèmes d'interception sont mis à si rude épreuve - avec notamment la destruction d'un complexe radar de premier plan - qu'ils ont dû relocaliser au Moyen-Orient les systèmes Patriot et THAAD installés en Corée du Sud.
Toute intervention terrestre sérieuse, dont tous les experts s'accordent à dire qu'elle serait désormais le seul moyen de mettre fin au conflit d'une façon qui puisse potentiellement convenir à Washington, est à exclure, car les pertes humaines seraient telles que l'administration Trump serait incapable d'y survivre. Pire encore, il a été récemment confirmé qu'un avion de chasse F-35 américain avait été touché par un tir de missile iranien. Si l'aéronef a pu atterrir sans encombre, le simple fait qu'il ait été pris pour cible a mis en lumière à la fois la vulnérabilité de cet appareil, dont les Américains assuraient que sa furtivité le rendait indétectable par les Iraniens, et les mensonges de l'administration américaine, qui avait assuré, peu de temps avant l'incident, que les défenses antiaériennes iraniennes avaient été complètement détruites.
De fait, la rhétorique de l'administration Trump concernant le conflit semble s'être enfermée dans un déni de réalité permanent, où le triomphalisme constant est de mise, alors que les buts de guerre semblent plus obscurs que jamais, que Washington en est réduit à quémander l'aide d'alliés européens plus que jamais dégoûtés, et que les responsables américains cherchent désespérément une porte de sortie à cette guerre au moment où la perspective d'une invraisemblable défaite semble inexorablement se rapprocher - une défaite qui aurait des conséquences internationales incalculables.
Un nouveau choc pétrolier frappe le monde
La première et la plus évidente de ces conséquences serait une fermeture sur le long terme du détroit d'Ormuz. L'Iran est parfaitement conscient que le contrôle facile de cette voie navigable stratégique que lui confère sa géographie représente pour lui un atout considérable. À peu près 20 % du pétrole mondial, et une proportion semblable du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial doivent traverser le détroit pour atteindre les pays de forte importation, comme la Chine, le reste de l'Asie ou les pays de l'Union européenne. C'est là une proportion considérable, qui fait du détroit d'Ormuz l'emplacement le plus stratégique au monde en matière de flux d'hydrocarbures. Or, les côtes iraniennes enserrent le détroit sur trois côtés, obligeant tous les navires l'empruntant à circuler à proximité immédiate du territoire iranien durant toute la traversée.
Organiser un blocus du détroit d'Ormuz est ainsi d'une simplicité enfantine pour la République islamique, et elle ne s'en est pas privée, consciente qu'il s'agit de son levier de pression principal à l'échelle internationale. Les drones Shahed iraniens sont tout à fait capables d'endommager ou même de couler un pétrolier ; et la simple menace de leur emploi suffit à fortement décourager toute tentative de passage. Depuis lors, et en dépit des tentatives répétées de Washington de rassurer les marchés, le prix du baril de brut s'est envolé, renouant avec les niveaux observés au tout début de l'invasion russe de l'Ukraine - à ceci près que cette fois-ci, il ne redescendra certainement pas aussi rapidement, si le blocus se maintient.
Et pour le moment, il se maintient. Tenter d'escorter les navires empruntant le détroit est beaucoup trop risqué pour que même l'US Navy puisse sérieusement envisager l'idée : outre la menace évidente des drones et des missiles, il faudrait aussi compter avec les mines navales que l'Iran peut répandre dans le détroit pour restreindre les couloirs de navigation.
À vrai dire, Washington semble même peu à peu abandonner toute idée de contester la suprématie iranienne sur le détroit d'Ormuz avec une force navale. Le groupe aéronaval de l'USS Gerald R. Ford, qui était entré en mer Rouge, a fait demi-tour et se dirige vers la Crète à la suite d'avaries diverses, en lien avec la durée exceptionnellement longue de déploiement du navire, qui est en mer depuis dix mois. Quant à celui de l'USS Abraham Lincoln, présent en mer d'Arabie, les Iraniens ont prétendu lui avoir causé des dommages, ce que l'US Navy a nié. Il n'en reste pas moins que des images satellites récemment fournies par une entreprise chinoise - mais qui n'ont pour l'instant pas été relayées dans des médias occidentaux, donc prudence... - semblent montrer que le groupe aéronaval se serait éloigné du détroit d'Ormuz et se situerait actuellement à plus de 1 000 kilomètres de distance.
Une telle prudence se comprend : la perte d'un navire représenterait pour les États-Unis une humiliation supplémentaire bien pire que les précédentes. Cependant, le résultat effectif est que le blocus du détroit d'Ormuz risque d'être amené à se prolonger considérablement. L'Iran semble avoir d'ores et déjà prévu le maintien de corridors réservés aux navires de certains pays triés sur le volet, ce qui permet à la République islamique de tempérer les effets du blocus sur ses propres exportations de pétrole, mais aussi de disposer d'un levier de contrôle permettant de pénaliser spécifiquement certains importateurs, notamment ceux qui choisiraient de s'aligner sur la position américaine.
Des alternatives au transit d'hydrocarbures par le détroit d'Ormuz existent : deux oléoducs, l'un traversant toute l'Arabie saoudite d'est en ouest pour rejoindre la mer Rouge, l'autre traversant les Émirats arabes unis pour rejoindre la mer d'Arabie, permettent leur transport par voie terrestre jusqu'à des ports situés au-delà du détroit. Cependant, leur capacité demeure très insuffisante pour compenser le blocus.
De plus, le port de Yanbu, terminus de l'oléoduc saoudien est-ouest sur la mer Rouge, n'est pas assez éloigné du Yémen pour s'estimer en sécurité face à la menace que posent les Houthis, alliés de l'Iran, même s'ils sont pour l'instant restés calmes depuis le début du conflit. Quant au port de Fujairah, terminus de l'oléoduc émirati, il est situé à l'entrée orientale du détroit, et donc directement sous le feu des drones iraniens... Reste le trafic routier, à travers l'Irak et la Turquie notamment, pour rejoindre des ports méditerranéens, mais cette alternative est encore plus limitée que celle des oléoducs et surtout beaucoup plus coûteuse.
Or, si le blocus s'installe dans la durée, et cela semble désormais être l'option la plus probable, c'est l'économie mondiale tout entière qui aura à en souffrir. Les premiers symptômes concrets ne tarderont pas à se faire sentir, et il y a fort à parier que les rodomontades de la Maison-Blanche ne rassureront plus pour longtemps les marchés financiers, alors même que les Américains sont piteusement revenus sur l'ultimatum lancé à l'Iran samedi 21 mars pour obtenir la réouverture du détroit. Et pendant combien de temps le reste du monde acceptera-t-il de subir les conséquences économiques dévastatrices d'un conflit qui ne semble servir les intérêts de personne, à part peut-être Benjamin Netanyahou ?
L'Europe prise au piège, la Russie en embuscade
Pour l'Europe, en particulier, la guerre israélo-américaine contre l'Iran est une série de très mauvaises nouvelles qui se succèdent sans interruption depuis le début du conflit. Outre le fait que le conflit viole manifestement le droit international que l'Europe prétend "défendre", le fait de voir Donald Trump se lancer dans une nouvelle guerre si peu de temps après ses menaces contre le Groenland ne peut que constituer un motif d'inquiétude.
Mais au-delà de ça, si l'Europe manifeste une évidente mauvaise volonté à assister les États-Unis et Israël dans le cadre de ce conflit, la réticence à s'élever clairement contre les intérêts israélo-américains demeure elle aussi très forte, obligeant la plupart des États européens à jouer les équilibristes pour maintenir leur soutien à un niveau aussi faible que possible, sans pour autant s'attirer les foudres de Washington. En résulte une constellation d'attitudes divergentes, depuis le "non à la guerre" inflexible de l'Espagne jusqu'à la soumission servile envers la Maison Blanche qu'on retrouve aux pays baltes, en passant par l'opposition prudente et silencieuse de l'Allemagne ou encore l'étrange "neutralité combative" d'une France de plus en plus directement impliquée dans le conflit.
Cette ambigüité stratégique a toutefois des conséquences dommageables très concrètes. À deux reprises déjà, des bases militaires britanniques mises à disposition des Américains pour leurs opérations militaires contre l'Iran ont été prises pour cible par les Iraniens : d'abord à Chypre, et surtout plus récemment à Diego Garcia, immense base située dans l'archipel des Chagos, au centre de l'Océan Indien. En cela, les territoires européens sont traités à égalité avec ceux des autres alliés des États-Unis participant passivement à la guerre en leur autorisant l'accès à leurs bases.
Si ces frappes ne se sont soldées par aucun dégât pour le moment, elles ont obligé l'Union européenne et le Royaume-Uni à réagir en prévoyant le déploiement de forces militaires en Méditerranée orientale : le porte-avions Charles de Gaulle et ses navires d'escorte sont ainsi déjà en route - et l'Iran n'aura guère de difficulté à le localiser, si les dernières fuites révélées par le journal Le Monde se poursuivent... - ainsi que d'autres forces navales, ce qui représente de toute évidence un engagement plus important que ce que les Européens espéraient.
En ce qui concerne plus particulièrement la France, l'extension du conflit au Liban, à l'initiative - évidemment - des Israéliens, dans leur lutte sans fin contre le Hezbollah, constitue un problème supplémentaire. La France cherche à préserver ce qui reste de son influence dans le pays, dévasté par des années de guerre et de crise économique. L'intensité des attaques israéliennes, notamment à Beyrouth, oblige l'Élysée à des contorsions diplomatiques plus inconfortables encore que celles de ses voisins, pour tenter d'obtenir un cessez-le-feu dont Israël ne veut absolument pas.
Et puis, bien sûr, il y a le problème que pose le blocus du détroit d'Ormuz. L'Europe est vulnérable à la disparition des importations de pétrole et de gaz naturel liquéfié en provenance du golfe Persique, surtout depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022 et la considérable diminution des importations d'hydrocarbures russes à laquelle l'Europe s'astreint depuis lors. La coupure de cette autre source d'approvisionnement, si elle perdure, et surtout l'augmentation des prix qui en résultera, va vite devenir insoutenable pour tout le continent.
Dès lors, l'Europe entière est désormais confrontée à un choix particulièrement difficile. Trois possibilités s'offrent à elle : d'abord, ne rien faire, et espérer que la situation dans le détroit d'Ormuz se résolve d'elle-même au plus vite, quitte à intervenir ensuite pour sécuriser la zone - ce qui, on l'a vu, semble déraisonnable : même en cas de retrait américain, l'Iran peut parfaitement choisir de continuer à filtrer les exportations qu'il décidera d'autoriser à emprunter le détroit, pour continuer à pénaliser les occidentaux.
Ensuite, aider activement les États-Unis à tenter de briser le blocus et/ou à vaincre l'Iran militairement, ce qui représente une perspective terrifiante au vu du risque de pertes qu'une simple opération aérienne et navale, sans même parler d'une éventuelle opération terrestre, impliquerait. Ou alors, négocier avec la Russie pour relancer les importations d'hydrocarbures russes à grande échelle - ce qui fait évidemment grincer des dents dans presque toutes les capitales européennes, et nécessiterait en plus, du fait des sabotages des oléoducs Nord Stream, la coopération bien improbable de l'Ukraine - à supposer même que la Russie accepte de discuter.
Car Moscou est clairement en position de force dans ce contexte. La Russie fait d'ores et déjà partie des pays pour qui l'explosion du prix du pétrole consécutive au blocus du détroit d'Ormuz est plus que bienvenue, étant donné qu'elle dépend de façon significative de ses exportations d'hydrocarbures pour financer la poursuite du conflit en Ukraine. Déjà, les États-Unis ont dû se résoudre à lever leurs sanctions sur le pétrole russe, afin de contrecarrer l'envolée des prix du brut. Et en Europe aussi, des voix commencent à s'élever pour évoquer la possibilité d'une normalisation des relations avec la Russie, sous la poussée d'impératifs économiques de plus en plus difficiles à ignorer depuis le début de la crise iranienne.
Si le blocus du détroit d'Ormuz se prolonge, l'Europe devra sérieusement envisager d'abandonner l'Ukraine à son sort. Les alternatives aux hydrocarbures russes et moyen-orientaux ne sont pas suffisantes pour retrouver des prix abordables. Et dans un tel cas de figure, il n'est pas difficile d'imaginer que la Russie se trouvera en situation de dicter les termes de son futur modus vivendi à l'égard de l'Europe.
La Chine, grande gagnante de la guerre ?
Quand bien même l'Europe ferait le choix de ne pas négocier avec Moscou, les exportations d'hydrocarbures russes ont de beaux jours devant elles. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les principaux clients de la Russie sont désormais en Asie ; aux premiers rangs de ceux-ci figure naturellement le partenaire privilégié de Moscou : la Chine.
Le blocus du détroit d'Ormuz ne fait pas forcément les affaires de la Chine, du moins pas dans l'immédiat. Si l'Iran ne représente qu'environ 10 % des importations chinoises de pétrole - la Chine ayant toujours soigneusement veillé à diversifier ses achats d'hydrocarbures pour ne jamais dépendre d'un seul exportateur -, il n'en reste pas moins que l'économie chinoise a un besoin colossal de pétrole à combler, besoin que la Russie ne pourra jamais remplir à elle seule. Et si seul 10 % du pétrole importé par la Chine provient d'Iran, près de 50 % du total provient du golfe Persique ; et c'est bien tout le pétrole du golfe Persique qui se retrouve indisponible. Sans compter que si l'économie mondiale se contracte, la Chine aura aussi à en souffrir, ne serait-ce qu'au travers de la baisse de la demande mondiale pour ses innombrables exportations, que son marché intérieur, certes beaucoup plus développé qu'il y a quelques années encore, serait toujours incapable d'absorber à lui seul.
La Chine reste toutefois mieux préparée à ce nouveau choc pétrolier que presque n'importe quel pays importateur de pétrole. D'une part, parce que l'Iran va très probablement faire bénéficier les navires chinois, ou naviguant vers la Chine, d'exemptions leur permettant de traverser le détroit d'Ormuz : la Chine et l'Iran ont maintenu de longue date un partenariat stratégique dont l'Iran a considérablement bénéficié, et si la Chine a initialement fait preuve de prudence dans sa communication sur le conflit en cours, au tout début de la guerre, lorsque la situation était encore incertaine, cette prudence semble désormais avoir été mise de côté au profit d'un soutien plus clair. En effet, plus les jours passaient, plus il devenait clair que la République islamique ne s'effondrerait pas et que le rapport de force lui était de plus en plus favorable, rendant le soutien chinois moins diplomatiquement risqué.
D'autre part, et plus prosaïquement, la Chine a simplement fait preuve de prévoyance. L'instabilité internationale au cours des dernières années a été considérable, les crises succédant aux crises. Comme à son habitude, la Chine s'y est prise longtemps à l'avance pour chercher à se prémunir des effets délétères d'une éventuelle flambée de violence au Moyen-Orient susceptible d'affecter son approvisionnement en hydrocarbures. Les réserves stratégiques de pétrole de la Chine, construites au fil des ans, sont considérables, rassemblant au total près de 1,4 milliard de barils, de quoi soutenir la consommation chinoise pendant près de six mois. À titre de comparaison, les réserves stratégiques françaises, elles-mêmes assez fournies, ne dureraient qu'une centaine de jours.
Autrement dit, si la Chine risque de passer, comme le reste du monde, un moment très désagréable si le blocus du détroit d'Ormuz s'installe dans la durée, elle s'en relèvera plus vite et plus facilement que la plupart de ses partenaires et concurrents. Y compris les États-Unis. D'un point de vue énergétique, certes, les États-Unis sont encore mieux placés que la Chine : si leurs réserves stratégiques actuelles sont étonnamment réduites, avec seulement 400 millions de barils, soit à peine un mois de consommation ordinaire, ils sont surtout eux-mêmes un producteur majeur de pétrole et sont capables de s'auto-alimenter. Mais ils sont aussi prisonniers d'une guerre déjà très coûteuse et sans porte de sortie évidente, qui risque de les hanter pendant au moins encore plusieurs mois, peu importe les opérations militaires qu'ils choisissent de mener.
Le principal rival de la Chine, notamment dans la sphère Indo-Pacifique, se retrouve ainsi soudain neutralisé pour une durée indéterminée. La Chine pourrait tout à fait choisir de profiter de cette opportunité pour tenter un coup de main contre Taïwan, en pariant que les États-Unis se retrouveront incapables d'intervenir. Mais la Chine pourrait aussi bénéficier de cette situation d'une autre façon, plus subtile.
En se rangeant aux côtés d'Israël dans cette guerre contre l'Iran, les États-Unis - le principal rival de la Chine - ont fait le pari qu'ils allaient réaliser une démonstration de puissance, montrer leurs muscles au monde entier. Au lieu de cela, c'est une véritable humiliation en règle qu'ils sont en train de récolter, se révélant incapables de renverser ou même de sérieusement affaiblir la République islamique, incapables de protéger adéquatement leurs propres alliés - même Israël - et incapables de rétablir le trafic maritime dans le détroit d'Ormuz.
Pire, cet étalage de l'incompétence de l'administration américaine succède à une année d'hyperactivité diplomatique particulièrement polarisante de la part de Washington, qui a rapidement épuisé la bonne volonté de la plupart de ses partenaires en enchaînant initiatives préoccupantes et déclarations ridicules. Résultat, les États-Unis sont plus isolés que jamais. Même les quelques pays occidentaux qui ont pu être persuadés, à coups de menaces, de participer à la sécurisation du détroit d'Ormuz s'abstiennent bien de fournir le moindre calendrier et, à en croire les propos du président Macron, ont bien l'intention d'arriver après la bataille plutôt que de risquer de prendre des coups à la place de l'US Navy.
Quelle que soit la façon dont le conflit se terminera, et même s'il vient à tourner à l'avantage des États-Unis, aussi improbable que cela paraisse à présent, l'image des États-Unis aura été sévèrement et durablement ternie. La Chine pourrait profiter d'une pareille aubaine pour étendre ses initiatives diplomatiques non seulement dans sa sphère régionale, mais partout où les États-Unis auront laissé la déception derrière eux. Les États du Golfe, notamment, dont la Chine est déjà un client majeur, pourraient être tentés de laisser le système du pétrodollar derrière eux et de collaborer plus étroitement avec Pékin. Une telle recomposition des rapports de force serait dévastatrice pour Washington sur le long terme. De quoi se demander si, décidément, assassiner un Khamenei déjà au bord de la tombe en valait vraiment la peine...
Photo d'ouverture : @Midjourney

