
Iran, Israël, dollar, fracture fédérale : pourquoi l'empire américain pourrait entrer, avant 2040, dans une dissociation historique
par Dr. Eloi Bandia Keita
Il se pourrait que le plus grand événement géopolitique des quinze prochaines années ne soit ni la chute spectaculaire d'un empire, ni même la victoire ouverte d'un rival, mais quelque chose de plus rare, de plus lent et, pour cette raison même, de plus terrible : le moment où les États-Unis commenceraient à perdre, de l'intérieur, la capacité de demeurer les États-Unis.
La vraie question américaine n'est peut-être plus de savoir si Washington peut encore frapper le monde, mais combien de temps il peut continuer à le faire sans se frapper lui-même. Je pense sérieusement que cette nuance, à elle seule, oblige à revoir toute la lecture du moment historique. Pendant trop longtemps, l'analyse mondiale a continué à observer les États-Unis avec les catégories usées du triomphalisme ou du déclinisme simpliste, comme si l'histoire d'un tel ensemble pouvait encore se résumer à une opposition rudimentaire entre domination intacte et chute imminente. Or les empires ne meurent presque jamais comme les foules aiment les imaginer, ils ne s'effondrent pas toujours dans le fracas. Ils se désarticulent, se désalignent, se dissocient, continuent un temps à produire de la force alors même qu'ils ont commencé à perdre la cohérence profonde qui rendait cette force durable, soutenable et historiquement habitable.
C'est à mon sens, ce qui pourrait désormais menacer les États-Unis.
Les États-Unis ne sont pas seulement menacés d'un déclin ; ils pourraient entrer dans une dissociation.
Cette phrase n'est pas un effet de style, elle est peut-être la clef de lecture la plus sérieuse de ce qui vient. En effet, un empire peut survivre à l'usure de son prestige, à des guerres mal terminées, à des déficits abyssaux, à des scandales, à des alternances politiques brutales et même à des humiliations stratégiques ; mais il survit beaucoup moins bien au moment où les différents piliers de sa puissance cessent de se soutenir mutuellement, commencent à évoluer selon des rythmes contradictoires, puis finissent par se contrarier au cœur même de son architecture.
Or c'est bien ce qui se dessine à mon sens. La puissance militaire américaine demeure immense, mais elle devient de plus en plus coûteuse à soutenir politiquement et financièrement. Le dollar reste central, mais son pouvoir de report pourrait ne plus suffire indéfiniment à absorber l'ampleur des déséquilibres impériaux. La domination technologique reste redoutable, mais elle ne suffit plus à restaurer la cohésion nationale. La capacité d'influence globale persiste, mais elle cohabite avec une fatigue sociale, une fragmentation culturelle, une crise de légitimité politique et une montée de la conflictualité fédérale qui, à terme, pourraient devenir plus corrosives pour l'État américain que bien des adversaires extérieurs.
C'est à partir de là qu'il faut regarder la crise actuelle au Moyen-Orient, non comme un épisode de plus dans la longue succession des convulsions régionales, mais comme un révélateur potentiel de la fragilité impériale américaine.
La confrontation avec l'Iran, amplifiée par la logique israélienne de guerre longue, de dissuasion maximale et de refus de toute architecture régionale susceptible de modifier durablement l'équilibre stratégique au Levant et dans le Golfe, pourrait bien devenir, pour Washington, non pas une démonstration de force supplémentaire, mais le point où plusieurs contradictions jusque-là gérables commenceraient à se rejoindre. Car il faut ici nommer les choses sans hypocrisie : Israël poursuit sa propre rationalité stratégique, qui est celle d'un État régional déterminé à empêcher qu'un adversaire structurant, au premier rang duquel l'Iran, puisse consolider un contre-ordre durable autour de lui. Dans cette logique, l'Iran n'est pas un simple rival ; il est une matrice possible de recomposition régionale, militaire, énergétique, diplomatique et idéologique.
Mais ce qui peut être rationnel pour Israël ne l'est pas nécessairement pour une superpuissance mondiale déjà sur-étirée. Car Washington ne devrait pas raisonner comme un État régional engagé dans une guerre de supériorité existentielle ; il devrait raisonner comme un centre impérial contraint de calculer, en même temps, le coût militaire, énergétique, budgétaire, monétaire, diplomatique, industriel et intérieur de chacune de ses escalades. C'est à mon avis, lorsque la temporalité du premier commence à imposer son rythme stratégique au second que le danger devient maximal.
L'Iran, on ne le dira jamais assez, n'est pas une cible comme une autre, il est aussi une géographie, un verrou énergétique, une profondeur stratégique, une architecture de nuisance asymétrique, un acteur nodal dans la question des détroits, des routes pétrolières, des corridors et des équilibres du Golfe. Comme le soulignent intelligemment nombre d'analystes, une guerre durable contre lui ne serait donc jamais un simple épisode punitif ou une démonstration de force maîtrisée. Elle ouvrirait mécaniquement un front sur les flux énergétiques, sur les assurances maritimes, sur les coûts logistiques, sur la nervosité des marchés, sur les budgets importateurs, sur la stabilité des circuits mondiaux, et donc, par ricochet, sur la soutenabilité même de la puissance américaine.
Ce qui menace Washington n'est pas seulement la guerre ; c'est le coût systémique de la guerre dans un monde qui n'accepte plus de payer docilement pour son empire.
Cette phrase résume à elle seule l'entrée dans un autre âge. En effet, pendant longtemps, les guerres américaines, malgré leur coût humain et politique, ont pu rester absorbables parce qu'elles étaient diluées dans une architecture mondiale encore largement disciplinée par l'ordre américain. Elles deviennent potentiellement beaucoup plus dangereuses à partir du moment où leurs ondes de choc reviennent vers le centre lui-même, où la guerre, l'énergie, la dette, la monnaie et la polarisation intérieure cessent d'être des dossiers séparés pour devenir les différentes faces d'une même crise organique.
C'est ici qu'intervient l'autre transformation majeure de notre époque : la fin du monde compartimenté. Pendant des décennies, l'Occident a raisonné comme si la Russie relevait du théâtre européen, la Chine du commerce et de la technologie, et l'Iran du désordre moyen-oriental. Cette segmentation rassurait parce qu'elle permettait d'administrer les pressions séparément, de contenir les adversaires séparément, de sanctionner les uns sans durcir mécaniquement les autres, etc. ce temps est terminé. Ce qui se met progressivement en place n'est pas une alliance fusionnelle parfaite entre Moscou, Pékin et Téhéran, mais quelque chose de plus souple, donc de plus résistant : une convergence fonctionnelle.
La Russie apporte la profondeur stratégique, la masse militaire, la culture du conflit long, les ressources et la résilience sous pression ; la Chine apporte l'industrie, la logistique, le financement, la profondeur commerciale, la patience historique et la capacité de recomposition des circuits ; l'Iran apporte l'ancrage régional, la géographie du verrou énergétique, la capacité asymétrique et la centralité dans l'un des espaces les plus sensibles du monde. Aucun de ces trois pôles n'a besoin d'entrer dans une fusion organique pour poser un problème historique majeur à Washington. Il leur suffit d'apprendre à se rendre mutuellement plus résistants, à ouvrir des voies de contournement, à déplacer les flux, à compenser les contraintes, à multiplier les règlements hors des circuits dominés par l'Occident et à rendre chaque pression américaine plus coûteuse, plus lente, moins décisive.
Le vrai basculement du siècle pourrait être là : l'Amérique n'affronte plus seulement des adversaires ; elle affronte de plus en plus un monde qui apprend à survivre hors de sa pleine tutelle. Or une hégémonie peut parfois survivre à des rivaux, mais lle survit beaucoup moins bien à la multiplication de résistances coordonnées.
À ce stade, il faut revenir à la matière réelle de la domination, on parle trop souvent du dollar comme si sa puissance relevait d'une abstraction pure, comme si la monnaie américaine était une sorte de souveraineté financière flottante, détachée des mers, des ports, des pipelines, des détroits, des contrats énergétiques, des assurances et des armées, c'est à mon humble avis, une erreur profonde. Hé oui, le dollar n'a jamais été seulement une monnaie, il a été la condensation d'un ordre entier, un ordre naval, énergétique, juridique, militaire, commercial et assurantiel, un ordre dans lequel Washington n'émettait pas seulement la devise centrale du système, mais imposait aussi les conditions de circulation de ce système.
Le privilège impérial américain n'a pas consisté uniquement à être puissant, il a consisté à faire absorber par le reste du monde une partie du coût de sa propre domination. Tant que l'énergie circulait sous parapluie occidental, tant que les grandes routes restaient sécurisées sous centralité américaine, tant que les réserves, les contrats et les règlements restaient massivement adossés au dollar, Washington pouvait continuer à vivre au-dessus de certaines de ses contraintes ordinaires. Mais si la guerre au Moyen-Orient devait accélérer l'instabilité énergétique, renforcer la diversification monétaire, multiplier les circuits bilatéraux, pousser davantage de puissances à chercher des règlements hors dollar et faire naître une défiance croissante à l'égard de la stabilité stratégique américaine, alors le problème ne serait pas que le dollar "meure" brutalement, le problème serait qu'il commence à ne plus suffire à porter, sans douleur historique majeure, l'ensemble de la charge impériale américaine.
Le dollar n'est pas en train de mourir ; il pourrait cesser de suffire.
En fait, cette phrase, si on la comprend réellement, est plus grave que toutes les prophéties grossières de "fin du dollar" lancées à la chaîne depuis vingt ans. Car un empire ne commence pas forcément à tomber lorsque sa monnaie disparaît ; il entre souvent dans sa zone de vérité lorsque sa monnaie ne suffit plus à masquer, amortir ou reporter le coût réel de ses contradictions.
Cependant, rien de tout cela ne permettrait encore d'expliquer pleinement la gravité de la situation américaine si l'on négligeait la question centrale : le front intérieur. Car la puissance extérieure des États-Unis, aussi impressionnante soit-elle encore, repose sur un corps politique qui n'a jamais été aussi fracturé depuis des décennies. Il ne s'agit plus seulement d'une polarisation électorale, mais d'une fracture anthropologique, morale, territoriale, culturelle et presque civilisationnelle.
Les États-Unis ne ressemblent plus à une démocratie simplement agitée ; mais de plus en plus à une fédération dont les blocs humains, territoriaux et symboliques ne veulent plus tout à fait habiter le même avenir. D'un côté, une Amérique enracinée, territoriale, frontalière, énergétique, conservatrice, souverainiste, persuadée d'incarner le pays réel et de l'autre, une Amérique métropolitaine, juridico-morale, techno-financière, cosmopolite, normative, persuadée d'incarner l'avenir légitime. Entre les deux, il n'y a plus seulement désaccord sur des politiques publiques, il y a divergence sur la nation elle-même, sur la frontière, sur la loi, sur l'énergie, sur l'école, sur la mémoire, sur la vérité, sur le corps, sur la morale, sur le statut du juge, sur la définition du normal et sur le sens même de l'histoire américaine.
Le problème américain n'est plus seulement de savoir qui gouverne ; il est de savoir qui veut encore vivre avec qui, sous quelle loi, pour quel avenir et à quel prix.
À partir de là, la guerre extérieure devient un poison intérieur. Car plus Washington s'enfonce dans des séquences militaires coûteuses, plus revient la question fondamentale du centre : qui décide ? qui paie ? qui imprime ? qui profite ? qui supporte le coût énergétique, budgétaire, social et symbolique de l'empire ? quels États acceptent encore de financer quelles priorités fédérales ? jusqu'où une partie du pays consent-elle à vivre sous les normes, les arbitrages et les visions du monde d'une autre partie qu'elle ne reconnaît plus comme son miroir légitime ?
Ces questions, lorsqu'elles s'accumulent, cessent d'être seulement idéologiques et deviennent fiscales, juridiques, fédérales, presque pré-constitutionnelles. Hélas, c'est à ce moment-là que le mot de "dissociation" cesse d'être une métaphore brillante pour devenir une hypothèse historique sérieuse.
Le scénario le plus crédible n'est donc pas celui d'un grand effondrement hollywoodien. Il est plus froid, plus lent, plus subtil, donc plus redoutable : c'est celui d'une archipélisation. À l'horizon 2038-2040, si la dynamique actuelle se prolonge, les États-Unis pourraient ne pas s'effondrer, mais cesser d'être pleinement les États-Unis. Le drapeau resterait, le Pentagone resterait, la Réserve fédérale resterait, Wall Street resterait, la Silicon Valley resterait, Hollywood resterait, Les bases resteraient (peut-être pas autour de l'Iran, mais aux USA), l'arsenal resterait et malheureusement, la capacité de nuisance aussi. Mais en profondeur, le pays pourrait se transformer en agrégat de macro-régions puissantes, concurrentes, de plus en plus jalouses de leurs normes, de leurs ressources, de leurs régimes énergétiques, de leurs choix de société, de leurs priorités économiques et de leurs logiques de souveraineté.
Le Texas pousserait plus loin sa logique énergétique, frontalière et quasi-souveraine, la Californie durcirait sa vocation techno-normative, transpacifique et post-nationale, la Floride consoliderait son profil démographique, fiscal et politico-culturel, le Nord-Est financier et juridico-globalisé défendrait sa propre centralité. L'Amérique pourrait alors continuer d'exister juridiquement tout en se vidant substantiellement, comme une forme encore debout, mais de moins en moins habitée par une nécessité historique commune.
La fin d'un grand pays n'est pas toujours la disparition de son territoire ; c'est souvent la perte de la nécessité historique de continuer ensemble.
Cette formule est sans doute l'une des plus importantes pour comprendre ce qui pourrait venir. En effet, les États-Unis pourraient ne pas disparaître, mais simplement cesser d'être pleinement les États-Unis.
Il faut toutefois se garder de toute ivresse analytique. L'Amérique conserve des forces colossales : profondeur technologique, puissance militaire, attractivité universitaire, capacité d'innovation, richesse accumulée, centralité financière persistante, domination culturelle encore immense, appareil de renseignement hors norme, inertie systémique gigantesque et surtout, cette capacité historique à se réinventer au bord du gouffre que beaucoup de ses adversaires ont trop souvent sous-estimée. Il serait intellectuellement paresseux de transformer une hypothèse grave en prophétie de comptoir.
Cependant, il serait plus paresseux encore de croire qu'un système peut éternellement compenser par la dette, la force, la monnaie, la communication et la coercition ce qu'il ne parvient plus à résoudre par la cohésion, la production, la confiance, le sens commun et la discipline de ses propres élites. Si Washington continue d'additionner sur-extension militaire, dépendance à l'escalade, aveuglement stratégique au Moyen-Orient, hypertrophie financière, érosion relative du privilège monétaire et incapacité à refonder un pacte intérieur minimal, alors la dissociation cessera progressivement d'être une hypothèse marginale pour devenir la grille de lecture centrale.
Il faut donc poser la seule question qui mérite désormais d'être posée à hauteur d'histoire. Non pas : les États-Unis peuvent-ils encore bombarder, sanctionner, menacer, espionner, punir, financer ou déstabiliser ? Oui, ils le peuvent encore, et probablement plus longtemps que beaucoup ne l'imaginent. La vraie question est infiniment plus grave, plus rare et plus dévastatrice : combien de temps une superpuissance peut-elle continuer à organiser le monde lorsqu'elle commence à perdre, chez elle, la capacité de s'organiser elle-même ?
En tout cas, si la guerre contre l'Iran, portée par la logique israélienne de régionalisation du conflit, aggravée par la géographie énergétique du Golfe, épaissie par la convergence Russie-Chine-Iran, accélérée par l'usure du privilège monétaire américain et réverbérée par la guerre civile froide qui travaille déjà la fédération, devait effectivement précipiter ce basculement, alors l'histoire retiendrait peut-être ceci, dans toute sa cruauté glaciale : la puissance qui avait prétendu administrer la planète entière par la force n'aurait pas seulement échoué à discipliner le monde ; elle aurait fini, par excès de projection, par défaire en elle-même les conditions mêmes de sa propre continuité, jusqu'au point où, continuant encore à se croire le centre de l'histoire, elle découvrirait trop tard qu'elle avait déjà commencé à sortir d'elle.