
par Mounir Kilani
Au vu de ce qui s'est passé ce 15 juin 2026 entre l'Iran et les États-Unis, je reste persuadé que cette accalmie ne durera pas longtemps. Ce n'est qu'une pause tactique.
Non pas parce que je désapprouve le mémorandum annoncé entre Washington et Téhéran. Toute diminution des tensions dans une région aussi explosive est évidemment préférable à l'escalade. Mais l'expérience des dernières décennies invite à la prudence. Chaque fois qu'un rapprochement semble possible, chaque fois qu'une fenêtre diplomatique paraît s'ouvrir, un mécanisme profond finit par ramener la région à ses vieux démons.
Israël l'a d'ailleurs laissé entendre dès l'annonce de l'accord.
Cette réaction n'a rien d'anecdotique. Elle révèle une réalité que beaucoup d'analystes refusent encore de voir : le problème du Moyen-Orient n'est pas seulement l'Iran. Il n'est pas seulement nucléaire, militaire ou énergétique. Il est avant tout politique.
Et au cœur de cette question politique se trouve la Palestine.
Depuis des décennies, les grandes puissances tentent de construire un ordre régional stable en contournant cette question. Les négociations portent sur les missiles, les sanctions, les détroits maritimes, les alliances militaires ou les équilibres énergétiques. Comme si le conflit israélo-palestinien pouvait être isolé dans un compartiment séparé.
Or il n'en est rien.
La Palestine agit comme une faille géologique invisible. On peut construire des architectures diplomatiques au-dessus d'elle. On peut signer des traités, multiplier les sommets et célébrer des rapprochements historiques. Mais la faille demeure. Et tôt ou tard, elle refait surface.
C'est sans doute la principale erreur stratégique commise depuis trente ans.
Après les accords d'Oslo, beaucoup ont cru que la question palestinienne allait progressivement se résoudre d'elle-même. Lorsqu'elle ne s'est pas résolue, certains ont pensé qu'elle pouvait être marginalisée. Puis sont venus les accords d'Abraham. Une nouvelle théorie est alors apparue : le Moyen-Orient pourrait être normalisé sans les Palestiniens.
L'idée semblait séduisante. Les États arabes et Israël coopéreraient dans les domaines économique, technologique et sécuritaire. Les intérêts communs l'emporteraient sur les vieux conflits. Le développement remplacerait les passions politiques.
Mais l'histoire ne fonctionne pas ainsi. On peut contourner une réalité pendant un temps, mais on ne l'efface pas.
Les événements de ces dernières années ont démontré que la question palestinienne demeure le principal point de fixation émotionnelle et politique du monde arabe et musulman. Les gouvernements peuvent adapter leurs priorités, mais les peuples, eux, n'oublient pas aussi facilement.
C'est ici qu'apparaît le paradoxe israélien. Jamais dans son histoire Israël n'a été aussi puissant. Sa supériorité militaire est écrasante. Son avance technologique est reconnue dans le monde entier. Son économie est dynamique. Ses relations avec plusieurs pays arabes se sont développées. Son alliance avec les États-Unis demeure solide malgré les tensions ponctuelles.
Pourtant, cette puissance n'a pas produit ce que produit normalement la puissance : la stabilité.
Plus Israël renforce sa position stratégique, plus la région semble s'enfoncer dans une instabilité chronique.
Pourquoi ? Parce qu'il existe une différence fondamentale entre vaincre un adversaire et résoudre un conflit.
Israël a largement démontré sa capacité à neutraliser des menaces militaires. En revanche, il n'a jamais réussi à faire disparaître la question politique qui nourrit ces menaces.
Au contraire. À force de considérer la question palestinienne comme un problème de sécurité plutôt que comme un problème politique, elle est devenue le centre de gravité de toutes les tensions régionales.
L'État hébreu se trouve ainsi confronté à une situation paradoxale : sa supériorité militaire lui permet de gagner presque toutes les confrontations, mais aucune de ces victoires ne règle le problème de fond.
C'est peut-être même l'inverse. Chaque crise laisse derrière elle davantage de ressentiment, davantage de frustrations et davantage de matière politique pour ceux qui souhaitent défier l'ordre régional existant.
L'Iran a parfaitement compris cette réalité.
La République islamique ne dispose ni de la richesse des monarchies du Golfe ni de la puissance économique des grandes nations industrielles. Pourtant, malgré les sanctions, malgré les tentatives d'isolement et malgré ses difficultés internes, elle est devenue un acteur incontournable.
Pourquoi ? Parce qu'elle a identifié le vide laissé par les régimes arabes.
Pendant longtemps, le monde arabe disposait d'une arme que beaucoup considéraient comme décisive : le pétrole. On imaginait que cette richesse garantirait naturellement l'influence.
L'histoire a montré les limites de cette croyance. Le pétrole permet d'acheter des équipements militaires, de bâtir des infrastructures impressionnantes et d'accumuler des réserves financières considérables. Mais il ne suffit pas toujours à créer une autorité morale ou politique.
L'influence repose aussi sur la capacité à incarner une cause. Et c'est précisément ce terrain que l'Iran a investi.
Qu'on partage ou non sa politique, qu'on apprécie ou non son régime, force est de constater que Téhéran a réussi à apparaître, aux yeux d'une partie importante de l'opinion régionale, comme l'un des rares acteurs prêts à assumer ouvertement la défense de la cause palestinienne.
Cette posture lui a offert un capital politique que les pétrodollars n'ont jamais réussi à acheter.
Les monarchies arabes sunnites se retrouvent ainsi dans une situation inconfortable. Elles disposent de ressources considérables, de partenariats stratégiques solides et d'économies souvent plus performantes que celle de l'Iran. Pourtant, lorsqu'il s'agit de symboles, leur influence paraît souvent plus limitée.
L'Iran a compris quelque chose que beaucoup d'autres ont oublié : les peuples ne se mobilisent pas seulement pour des intérêts. Ils se mobilisent aussi pour des récits.
Or le récit palestinien demeure l'un des plus puissants du monde contemporain.
C'est pourquoi je reste sceptique face à l'idée qu'un accord entre Washington et Téhéran puisse, à lui seul, transformer durablement la région.
Les États-Unis peuvent négocier avec l'Iran. L'Iran peut accepter certaines concessions. Les marchés peuvent se rassurer. Les chancelleries peuvent célébrer un succès diplomatique.
Mais aucune de ces avancées ne modifie la question fondamentale.
Que fait-on de la Palestine ?
Tant qu'aucune réponse crédible ne sera apportée à cette interrogation, tous les autres accords resteront fragiles. Car la Palestine n'est pas seulement un territoire disputé. Elle est devenue un symbole.
Et les symboles ont parfois davantage de poids historique que les armées.
La véritable ironie de l'histoire est peut-être là. En cherchant à marginaliser la question palestinienne, les acteurs régionaux l'ont rendue plus centrale que jamais. En cherchant à l'écarter des négociations, ils l'ont transformée en condition préalable de toute paix durable. Et en croyant pouvoir bâtir un nouvel ordre moyen-oriental sans elle, ils ont découvert que tout l'édifice reposait précisément sur ce point qu'ils voulaient éviter.
On peut suspendre les guerres. On peut signer des mémorandums. On peut rouvrir des ambassades. On peut normaliser des relations diplomatiques.
Mais tant que la question palestinienne restera sans solution politique acceptable, le Moyen-Orient continuera à produire des crises plus vite qu'il ne produit des accords.
Car la Palestine n'est plus simplement un problème parmi d'autres. Elle est devenue la clé de voûte de tout l'édifice régional.
Et lorsqu'une clé de voûte manque, aucun bâtiment, aussi impressionnant soit-il, ne demeure stable bien longtemps.