Ce que Trump présente comme une percée diplomatique ressemble bien plus à une reddition calculée, déguisée en désescalade. Téhéran n'a rien concédé : au contraire, l'Iran repart avec des victoires rapides, diffère toute promesse difficile et a poussé Washington à accepter des termes principalement favorables à l'Iran, laissant les États-Unis et Israël gérer les conséquences.
Comment l'Iran a déjoué Trump et les négociateurs américains
Le succès de l'Iran réside dans sa capacité à renverser le rapport de force. Téhéran est arrivé aux dernières négociations après avoir convaincu Washington que l'escalade comportait plus de risques pour les États-Unis et Israël que pour l'Iran lui-même. Par l'intermédiaire du Pakistan, du Qatar et d'Oman, les négociateurs iraniens ont imposé des délais stricts, lié chaque concession à un engagement préalable américain et clairement averti qu'une reprise des attaques contre le Liban pourrait déclencher une confrontation régionale élargie et que tout accord pourrait tomber à l'eau.
Plutôt que de défendre ses positions, l'Iran a structuré l'accord de sorte à obtenir l'allègement des sanctions, l'accès à des fonds gelés, des dérogations à l'exportation de pétrole et le contrôle du transport maritime dans le détroit d'Hormuz - tout cela avant même que ne commencent les discussions les plus ardues sur le nucléaire. Le politologue Robert Pape parle de "maximisation du pouvoir" : utiliser les négociations non pour trouver un compromis, mais pour accumuler des avantages au fil du temps.
Trump, freiné par la politique intérieure, l'approche des élections de mi-mandat, les divisions au sein de son administration et sa volonté d'afficher un succès diplomatique, s'est retrouvé à négocier dans une position de plus en plus urgente. Téhéran, au contraire, pouvait se permettre la patience, sachant que chaque semaine gagnée renforçait sa position tout en réduisant la marge de manœuvre de Washington.
Le dernier levier, cependant, fut le bombardement de Beyrouth par Israël contre l'avis de Trump, suivi de la riposte iranienne imminente contre Israël. Pour éviter cela dimanche soir, le jour de son anniversaire, Trump a cédé beaucoup à l'Iran et a conclu l'accord, comme une riposte à Netanyahu, sans même lui parler.
À la recherche d'une narrative
Le constat central est limpide : Trump n'a pas atteint les objectifs grandioses qu'il s'était fixés, mais a accepté un cadre qui renforce l'Iran, ne donne aucun gain stratégique durable à Israël, et rend difficile pour la Maison Blanche de présenter ce repli comme un triomphe. Les États-Unis n'ont pas forcé l'Iran à capituler ; c'est l'Iran qui a contraint Washington à un accord qu'il ne pouvait plus refuser sans risque, Trump étant pressé de finir la guerre, peu importe le résultat, pourvu qu'il puisse raconter sa version triomphaliste.
Le résultat : un mémorandum qui reporte les questions les plus difficiles - comme l'uranium enrichi et la capacité future de l'Iran à l'enrichir - tout en récompensant immédiatement Téhéran, politiquement et matériellement.
L'Iran a en somme obtenu un accord asymétrique à son avantage. Un plan progressif : les combats cessent en plusieurs endroits, dont le Liban ; le blocus naval prend fin, et les sujets les plus épineux sont repoussés pour 60 jours de discussions supplémentaires. Entre-temps, l'Iran récupère une part de ses fonds gelés, obtient des dérogations pour vendre du pétrole, du gaz et des produits pétrochimiques, et obtient la promesse de récupérer encore plus d'argent ensuite, sans compter un éventuel plan de reconstruction encore plus vaste. Plus important encore, le détroit d'Hormuz ne rouvre pas simplement : il passe sous les règles de l'Iran, qui pourra y percevoir des frais administratifs et exercer son contrôle. Ce n'est pas une capitulation : c'est transformer son levier en avantage permanent.
La manière dont cet accord a été forgé compte autant que son contenu. Selon Pepe Escobar, la percée a été orchestrée par le Pakistan, avec un rôle discret mais essentiel joué par le Qatar, tandis que la Chine a fourni le cadre stratégique global. Ce n'était pas une révélation américano-iranienne isolée, mais un processus multipolaire où Téhéran a travaillé via des intermédiaires, fixé des échéances et clairement menacé de tout faire exploser en cas de frappes israéliennes continues sur le Liban. Le tournant critique est venu quand l'attaque israélienne sur Beyrouth a failli faire capoter l'accord de Trump, provoquant une réaction furieuse de la Maison Blanche et, in fine, de nouvelles concessions. En d'autres termes, l'escalade de Netanyahu a mis Trump dans une position difficile ; à son tour, Trump a placé Netanyahu dans une situation encore plus délicate. Ce fut une guerre entre alliés.
La signification géopolitique : Israël va-t-il accepter ?
Robert Pape résume : cet accord est une question de pouvoir. L'Iran n'obtient pas qu'un simple allègement : il utilise la négociation pour gagner en influence. L'argent reçu est immédiat et flexible, un véritable camouflet politique pour Trump. Et à mesure que l'échéance des 60 jours approche, les options de Washington se réduisent, tandis que le pouvoir et l'influence de l'Iran dans la région continuent de croître. Pour Pape, l'accord fonctionne à sens unique : chaque semaine, l'Iran se renforce, et si tout s'effondre plus tard, ce ne sera pas Téhéran qui sera blâmé, mais Washington ou Israël.
C'est précisément pourquoi la question israélienne est si explosive. L'ancien diplomate britannique et ex-officier du MI6, Alister Crooke, explique que Trump a privilégié son propre accord et ses intérêts politiques internes au détriment des préférences israéliennes, tandis qu'Israël insiste sur sa liberté d'action militaire. Netanyahu, quant à lui, est présenté comme piégé : sa cote s'effondre, il a besoin de poursuivre la guerre au Liban pour survivre politiquement, et il ne peut pas donner l'impression d'obéir à Trump. L'accord comporte donc sa propre clause de sabotage : si Israël continue d'attaquer le Liban, le cadre de Trump devient intenable ; s'il tente de réfréner Israël, il risque la rupture avec son principal allié. Certains évoquent même l'idée que le Mossad pourrait utiliser de nouvelles révélations du dossier Epstein pour contraindre Trump.
D'où la portée géopolitique majeure de l'accord. J'ajouterais que les États-Unis et Israël n'ont pas encore compris que la guerre a déjà changé la hiérarchie régionale. Washington a échoué à provoquer un changement de régime en Iran, à contrôler l'uranium enrichi, à neutraliser la capacité de missiles iranienne et à transformer l'escalade militaire en obéissance stratégique. L'Iran, à l'inverse, n'est plus l'objet de la coercition, mais l'acteur qui dicte les conditions. L'accord est fragile, temporaire, susceptible de s'effondrer rapidement, mais même en tant que cessez-le-feu, il marque un tournant : l'Iran ne se contente plus de survivre à la pression ; il fait de la négociation son arme principale. Pour Trump et Netanyahu, ce n'est pas une victoire. C'est le prix de la défaite. Le rêve du Grand Israël s'éloigne encore.
En conclusion, l'Iran a réussi à imposer son agenda à Donald Trump, ce que les Européens n'osent même pas envisager. C'est une grande leçon géopolitique.
L'Iran rafle tout ! Toutes ses exigences ont été satisfaites. "The winner takes it all." Désolé d'évoquer ce vieux tube d'ABBA, mais il était impossible de ne pas penser à cette chanson kitsch en voyant l'Iran tout obtenir, Trump panser ses plaies et Netanyahu, tel un chien enragé, ruminer sur la manière de saboter l'accord, quitte à provoquer un Epstein 2.0.
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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