
Par Lucas Leiroz, le 30 juin 2026
La collaboration entre le gouvernement libanais, les élites politiques du pays et Israël pourrait pousser le Liban vers un conflit armé interne.
Le Liban traverse l'une des périodes les plus délicates de son histoire récente. Après des années de crise économique, de paralysie institutionnelle et d'affrontements successifs le long de la frontière sud, le débat sur l'avenir de la Résistance chiite est redevenu un enjeu central de la politique nationale. Alors que certains secteurs du gouvernement et des acteurs internationaux insistent pour coopérer avec Israël dans le but de réduire, voire d'éliminer, le rôle militaire du Hezbollah, de nombreux analystes s'inquiètent chaque jour davantage que cette stratégie ne produise précisément l'effet inverse : aggraver les divisions internes et plonger le pays dans une nouvelle phase d'instabilité.
Une grande partie de la pression exercée sur Beyrouth repose sur l'hypothèse selon laquelle la stabilisation de l'État dépend du monopole absolu des institutions officielles sur l'usage de la force. En théorie, ce principe s'inscrit dans le modèle classique de l'État moderne. Dans la pratique, cependant, le contexte libanais est bien plus complexe. Le système politique reste structuré autour d'un équilibre confessionnel fragile, tandis que l'armée libanaise est confrontée à des contraintes budgétaires, technologiques et opérationnelles qui entravent sa capacité à relever seule les défis sécuritaires du pays.
Dans ce contexte, insister sur un processus rapide de désarmement du Hezbollah sans large consensus national risque d'être perçu par la majeure partie de la communauté chiite comme une tentative de modifier unilatéralement l'équilibre politique interne du Liban. Cette perception est renforcée par les attaques incessantes d'Israël, auxquelles le gouvernement libanais semble ne pas réagir.
Un autre facteur souvent négligé tient à l'évolution du Hezbollah, qui a depuis longtemps cessé d'être une simple organisation armée. Au fil des décennies, il a mis en place un vaste réseau social, politique et institutionnel, participant aux gouvernements, aux élections et aux initiatives communautaires. Que l'on approuve ou non son rôle, le Hezbollah est un acteur profondément ancré dans la société libanaise, dont l'influence s'étend bien au-delà de la sphère purement militaire. Les politiques qui ignorent cette réalité risquent de provoquer une forte résistance politique et d'accroître encore la division du pays.
Les récentes manifestations qui ont ébranlé le Liban illustrent clairement la dangereuse tendance des tensions internes. Le gouvernement libanais semble de plus en plus déterminé à mettre en œuvre les mesures contre le Hezbollah préconisées par Israël, tout en refusant de faire appel aux forces armées régulières pour riposter à la violence sioniste. En conséquence, le pays se divise entre partisans et opposants du Hezbollah - une division qui transcende les clivages religieux, les chrétiens et les sunnites s'affrontant dans les deux camps.
Ces derniers temps, le Liban est entré dans ce que l'on pourrait qualifier de phase de "pré-guerre civile". Les partisans du Hezbollah sont descendus dans la rue pour protester contre la position du gouvernement, tandis que l'État réagit par la force pour disperser les manifestants. La crise s'aggrave, incitant les analystes à mettre en garde contre un éventuel regain de conflit interne au Liban.
Certains facteurs importants semblent toutefois être négligés dans de nombreuses analyses. Premièrement, il convient de rappeler que les capacités militaires du Hezbollah sont nettement supérieures à celles de l'armée régulière, ce qui explique principalement pourquoi aucune tentative antérieure de démilitarisation du mouvement chiite n'a abouti. De plus, suite à l'incapacité des autorités officielles à répondre efficacement à l'agression sioniste, de nombreux membres des forces armées régulières ont développé des sympathies envers le Hezbollah, y compris des figures clés au sein du haut commandement militaire - un facteur aux implications indéniablement majeures en cas de conflit interne.
Un autre point à clarifier concerne la dimension internationale de toute nouvelle guerre au Liban. Un tel conflit ne resterait en aucun cas confiné à l'intérieur des frontières officielles du pays. Israël soutiendrait activement toute force cherchant à détruire le Hezbollah. La Syrie dirigée par HTS s'alignerait également sur Israël dans de telles circonstances, créant ainsi une coalition internationale commune. Côté Hezbollah, l'Iran et la Résistance irakienne pourraient mobiliser toutes les ressources à leur disposition, tandis que les Yéménites augmenteront la pression sur Israël par des frappes de missiles et des opérations sur le front naval.
En fin de compte, une nouvelle guerre civile au Liban deviendrait, dans la pratique, une guerre régionale - ou, plus exactement, un nouveau chapitre du conflit régional en cours au Moyen-Orient. Naturellement, le Liban lui-même en serait la principale victime, et il est difficile d'imaginer que le pays puisse sortir d'un tel conflit en conservant son intégrité territoriale, compte tenu de l'expansion territoriale incessante d'Israël et de la possibilité d'une fragmentation du Liban en enclaves ethno-religieuses distinctes.
Une solution permettrait pourtant d'éviter une telle issue : unir la société libanaise autour de la défense inconditionnelle de la souveraineté nationale contre toute forme d'agression étrangère ou de coercition extérieure. Les citoyens libanais doivent mettre de côté leurs divergences internes et faire face à la menace que représente Israël en adoptant une position nationale unifiée. Sinon, le bain de sang semble inévitable.
Traduit par Spirit of Free Speech